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Se réapproprier l’ambition numérique : la Bretagne dessine l’emploi de demain

L'avenir de l'emploi, c'est le numérique et sa diffusion dans tous les secteurs. Alors que nos vies sont déjà numériques, ce sont nos modèles, nos organisations et nos esprits qu'il faut mettre à jour.

Après Toulouse et Marseille, Agissons pour Emploi était hier à Rennes. Le soir d’un job dating où plus de 300 candidats ont rencontré quelque 50 entreprises, 300 CDI à la clé, un débat réunissait les acteurs majeurs de l’emploi et du numérique en Bretagne. L’objectif : tracer ensemble des perspectives d’avenir pour dépasser la crise.

 

 

Grâce à une reconversion réussie, la Bretagne a su bâtir une filière TIC d’excellence en France. Mais celle-ci doit maintenir le cap malgré la houle – crise et concurrence de pays émergents – et prouver qu’elle est une puissance digitale capable de se réinventer en permanence. Des synergies entre filières aux bénéfices du numérique pour l’emploi et la compétitivité de tous les secteurs d’activité, l’enjeu est national, il implique des stratégies pour dynamiser l’innovation technologique, développer les compétences, aménager le territoire. Il dépasse le champ de l’économie : toute notre société est numérique, nos organisations – notre système de formation notamment – doivent en prendre acte et démocratiser les usages. Quelle sera la chair du numérique de demain ? Pas des « boutonneux buvant du soda derrière leur écran », loin s’en faut !

Les intervenants :

 

Il n’est de richesse que de compétences… actualisées et adaptées

Rennes-1ere academie

La Bretagne peut se vanter de l’excellence de son système éducatif : la région est riche en termes de niveau de formation, rappelle la directrice régionale de Pôle Emploi, Nadine Crinier. Les performances de l’Académie de Rennes sont supérieures à la moyenne nationale : les « décrocheurs » y sont plus rares, renchérit son recteur, Michel Quéré. Pas parce que les Bretons sont plus intelligents, mais grâce à une « alchimie compliquée », celle d’un environnement favorable, de l’engagement de toute la société civile qui alimente un cercle vertueux. C’est « la qualité de l’écosystème breton et des Pays de la Loire » qui « nous a permis de recruter localement 1 300 personnes en 3 ans », renchérit France Heringer-Jallot, directrice Orange Ouest.

Pourtant, tous ces profils très qualifiés ne correspondent pas forcément aux attentes des recruteurs, l’Éducation nationale ne produit pas toujours des jeunes prêts pour le travail. Ce « désajustement structurel entre la nomenclature de formation initiale des jeunes et l’employeur » conduit à l’inadéquation des compétences.  A tel point que beaucoup de PME en croissance, très demandeuses de compétences pointues, sont contraintes d’abandonner des marchés faute de les trouver. Et la péremption rapide des compétences n’arrange rien : “Sur l’ingénierie, la maintenance, les compétences sont obsolètes au bout de quelques mois », observe Nadine Crinier.

Michel Quéré

Trop gourmandes, ces PME ? « L’employeur recherche avant tout un individu et un niveau de diplôme, avant de rechercher une spécialité », estime Michel Quéré. « Les bac+2 formés il y a quelques années ne correspondent plus aux besoins des entreprises », alerte Jean-Marc Jézéquel, qui dirige l’IRISA, centre rennais de recherche en informatique. Sur le front de l’emploi, la tension la plus vive concerne les profils plus qualifiés, mais 4 500 demandeurs d’emploi bretons sont des bac+2.

Face au renouvellement des compétences et aux réalités des besoins de recrutement, remédier à l’inadéquation des profils, c’est d’abord mieux orienter avant de devoir réorienter. Il faut agir en amont, insiste Michel Quéré, il faut envisager les retours en formation initiale après avoir connu une expérience professionnelle – une tactique qui s’avère très souvent payante. Pour trouver des solutions, les initiatives ne manquent pas :

  • Nadine Crinier évoque la réorientation des décrocheurs des filières généralistes grâce à des contrats d’apprentissage ou professionnels dans les filières scientifiques.
  • En Bretagne et Pays de la Loire, Orange développe fortement l’alternance : des partenariats avec une cinquantaine d’écoles pour aller à la rencontre des étudiants, et 500 alternants sur le territoire, dont 400 apprentis (en majorité de niveau bac+2).
  • Gérard Le Bihan« La formation de demain » est celle qui apprendra aux profils complémentaires à travailler ensemble (un commercial avec un technicien, un ingénieur, un chercheur). Qu’on soit formateur ou qu’on cherche un emploi, « dans les TIC, il faut penser “filière”», assène Gérard Le Bihan, qui dirige le pôle de compétitivité Images & Réseaux. Il faut penser par exemple aux smart grid (réseaux intelligents d’énergie) et à tous les besoins en talents – artisans comme commerciaux – qu’ils entraînent…

Nous serons tous des travailleurs du numérique : anticipons !

Autre défi : développer  les doubles compétences, insiste Jean-Marc Jézéquel. Il faut, dans un sens, « adapter » les profils technologiques aux besoins de tous types d’entreprises ; mais il faut aussi, dans l’autre, que l’entreprise apprenne à leur parler – ce qui est moins aisé. Pourtant, aujourd’hui, le numérique est partout : en 2015, 9 emplois sur 10 nécessiteront des compétences liées aux nouvelles technologies.

Renan L'Helgoual'chTous les secteurs d’activité sont concernés, et plus seulement la seule filière des TIC, insiste Renan L’Helgoualc’h, directeur économie numérique de l’agence Bretagne Développement Innovation (BDI). Adieu aux SSII, bienvenue aux SSIN (sociétés de services et ingénierie numérique), en quelque sorte. Mais il ne s’agit pas seulement d’appellation, de nouveaux métiers apparaissent, souvent hybrides : un casse-tête pour les RH, qui voient des CV de  « marketeurs » s’empiler alors qu’ils aimeraient trouver des ingénieurs… qui s’avèrent souvent trop obsédés par la technique pure.

Au revoir les geeks, bienvenue aux femmes. « Démystifier » les métiers du numérique pour susciter les vocations

On imagine le numérique très attractif, il n’en est rien. Les étudiants français boudent la filièrecontrairement aux Indiens ou aux Mexicains, préférant les cursus  littéraires, économiques ou financiers. Le numérique est victime d’un cliché, celui du geek « boutonneux buvant un soda derrière son écran » (Jean-Marc Jézéquel). Il faut le démystifier ; en Picardie, c’est ce que propose depuis peu l’Université de Technologies de Compiègne (UTC) avec son cursus « Humanités et technologies » : l’ingénierie ouverte aux étudiants issus des filières littéraire, économique et sociale.

France Heringer-Jallot (Orange Ouest)Démystifier le numérique, c’est aussi attirer les femmes à lui. Elles s’orientent aujourd’hui très peu vers cette filière (7% d’étudiantes en 1ère année de DUT informatique), vue encore comme réservée aux hommes – les fameux geeks à boutons. Pour séduire plus de jeunes femmes, Orange a notamment développé un programme de « marrainage » original, baptisé  « Capital filles » : des jeunes femmes de quartiers défavorisés suivent des ingénieures ou chercheures d’Orange pendant une journée, dans l’espoir de trouver leur vocation.

Outre la politique de diversité, il s’agit aussi de cibler des profils hautement employables, dans une économie où les soft skills (compétences relationnelles, non techniques) sont essentielles. L’ère naissante des « doubles profils » est une chance pour les femmes, mais aussi pour tous ceux qui témoignent d’une certaine maîtrise du numérique sans en avoir fait leur spécialité – ces “profils atypiques” recherchés par bien des PME selon Renan L’Helgoual’ch, et qui font la richesse d’une entreprise

« Ce n’est pas une filière bretonne du numérique, c’est une filière mondiale numérique en Bretagne »


Nadine CrinierLa Bretagne, qui tire déjà profit de son économie diversifiée, relèvera le défi de l’emploi si elle stimule les « fertilisations croisées » et si elle accompagne l’irrigation numérique de tous les secteurs : favoriser les synergies entre filières et stimuler l’innovation technologique pour que demain, le numérique soit partie intégrante de l’économie, dans l’agroalimentaire comme dans l’éolien. Nul besoin de nouvel outil, souligne Nadine Crinier, mais plutôt d’une « vision commune entre les différents acteurs ».

Autre défi, celui de l’attractivité. Comment éviter la fuite de cerveaux alors qu’aujourd’hui les profils technologiques les plus qualifiés sont deux fois mieux rémunérés en Allemagne et jusqu’à trois fois mieux en Norvège ? L’enjeu est de « se réapproprier l’industrie du numérique », lance Renan L’Helgoual’ch, en créant en Europe un marché intérieur suffisamment solide pour exporter. Plus qu’un enjeu régional, il serait national, voire européen, face aux concurrences américaine – où l’on transforme mieux les compétences en produits – et surtout chinoise, au marché plus protectionniste.

La valeur est dans les usages : changeons, agissons

Jean-Marc Jézéquel« L’utilisation du numérique dans tous les secteurs et la diffusion des usages dans tous les domaines de la société est un puissant facteur d’innovation, c’est un gisement d’emploi », s’enthousiasme Jean-Marc Jézéquel. La création de valeur nécessite d’« encourager la diffusion des usages, que ce soit auprès des entreprises, des administrations, des associations et des particuliers », conseillait l’agence de développement Invest in Bretagne. L’avenir de l’emploi, en Bretagne comme ailleurs en France, passe par une prise de conscience de tous les nouveaux usages induits par une société numérique (e-éducation, e-administration, etc.).

Les TIC offrent une variété de métiers et de compétences insoupçonnées, c’est une aubaine pour tous les jeunes, toutes ces « Petites Poucettes » de Michel Serres, qui sont nés avec le numérique et qui « tiennent en main le monde ». Pour que cette chance devienne réalité, nous devons transformer nos modèles. Aujourd’hui, la France se situe seulement au 14e rang des pays de l’OCDE pour l’appropriation des usages numériques à l’école – elle est aussi 24ème sur 27 au classement PISA de l’utilisation des TIC en classe.

Alors que les professionnels du numérique l’ont interpellé sur le retard français, le Président de la République vient à l’instant de dévoiler son ambition numérique… sur laquelle souffle manifestement un fort vent breton !

>>> La journée et la soirée en vidéo :