Publié le 28 juin 2011

L’influence de la mondialisation sur l’emploi en Europe occidentale s’impose dans le débat public comme une question à la fois brûlante politiquement et complexe économiquement. Les discours électoraux, en Europe, abordent de plus en plus la question des conséquences de la mondialisation en matière politique, économique, sociale ou culturelle, mais aussi en matière d’emploi. On envisage toutes les solutions pour limiter les conséquences ressenties de la globalisation sur nos entreprises et notre marché du travail : sortir de la bataille en « démondialisant » ou, au contraire, s’investir davantage dans la compétition ; ou encore, globaliser certains domaines et en « protéger » d’autres.

Pour Econoclaste, cette façon de recourir au lexique de la « guerre économique » risque d’obscurcir le débat et d’accroître les problèmes que l’on cherche à résoudre. Il s’agit d’une façon de concevoir les échanges internationaux que la plupart des économistes, de droite comme de gauche, dénoncent ; à commencer par le prix Nobel Paul Krugmann, depuis notamment la publication, en 1994, de La Mondialisation n’est pas coupable.
L’économiste Simon Tilford rappelait tout récemment les principaux points de cette critique : contrairement à la vision commune, un pays n’est pas une entreprise, et il n’y a pas nécessairement lieu de chercher à accroître sa « compétitivité », quelle que soit la méthode choisie. Ce qui provoque la croissance d’un pays, ce n’est pas la conquête de parts de marché à l’international, mais les progrès de sa productivité. Enfin, un déficit commercial n’est pas nécessairement un handicap pour la croissance.

En matière d’emploi, il est très difficile de faire la différence entre les conséquences directes de la mondialisation et celles de l’évolution de la productivité. En particulier, le lien entre mondialisation et destruction d’emplois n’est pas simple à établir. Comment isoler, parmi les emplois supprimés, ceux qui ont été « délocalisés » ? Et surtout comment évaluer le nombre d’emplois re-créés dans d’autres domaines, parfois par les mêmes entreprises grâce aux gains de productivité obtenus par la délocalisation ?

D’une façon générale, on constate que le taux de chômage des pays développés n’a pas augmenté sous l’effet de la mondialisation : selon les derniers chiffres de l’Organisation mondiale du travail, il est demeuré stable tout au long des années 2000, baissant même tendanciellement entre 2004 et 2007 ; ce n’est que depuis 2008 qu’il a augmenté, sous l’effet de la crise, avant de se stabiliser, passant de 6,2% en 2008 à 8,8% en 2010, puis – selon les projections moyennes – 8,6% en 2011.

Mais cette stabilité relative dissimule des mouvements de destruction et de création d’emploi ; que représente la partie de ces changements imputable à la mondialisation des échanges et de la production ? Pour ce qui est de la France, une étude de l’INSEE, publiée en 2010, évalue, à partir d’une méthodologie complexe, les destructions d’emploi liées à l’influence du commerce international à 36 000 par an entre 2000 et 2005. Ces destructions varieraient considérablement en ampleur suivant la conjoncture économique, de  20 000 en période de croissance soutenue à 58 000 en période de ralentissement. Mais dans le même temps, 41 000 emplois par an auraient été créés en moyenne par l’influence de la mondialisation.

Des études antérieures, à partir de méthodes différentes, avaient donné des chiffres plus bas pour les destructions, mais en se concentrant sur l’industrie : c’est le cas de cette étude de 2006, qui évalue à un peu plus de 10 000 emplois par an les destructions d’emplois industriels liées aux relations commerciales avec les pays en voie de développement entre 1970 et 2002. Selon cette dernière étude, dans l’ensemble des pays de l’OCDE, la mondialisation des échanges serait responsable d’un cinquième de la baisse de l’emploi industriel (une baisse, naturellement, compensée par l’augmentation des emplois de service). Tous les pays ne sont pas égaux cependant : cette moyenne dissimule en effet des variations, de 7% en Suède à 37% en Italie. La France est en-dessous de la moyenne, avec 13,6%.

Chiffrer l’action de la mondialisation sur l’emploi reste donc un exercice difficile. Il semble cependant que cette influence demeure relativement secondaire, par rapport à d’autres facteurs comme l’évolution de la structure de la demande interne et celle de la productivité.

Plutôt que l’ampleur des protections à ériger autour de chaque pays, les vraies questions porteraient davantage sur les moyens d’accroître la productivité, sur le partage des gains liés à cette dernière, et sur l’accompagnement des restructurations de l’économie. Au cœur de ces trois problématiques, on retrouve un facteur commun : le rôle primordial des talents – leur formation, leur rémunération, et leur contribution centrale à la croissance.

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