Publié le 25 août 2015

ENTRETIEN. Sélectionné pour la 20e édition du prix littéraire de la Fondation ManpowerGroup - HEC Paris, Un Monde de Violences de Jean-Hervé Lorenzi tire la sonnette d'alarme : toutes les conditions semblent réunies pour l’apparition de nouveaux conflits.

hervelorenziComprendre les transformations induites par la troisième mondialisation et ouvrir des pistes pour faire face à ses chocs, c'est le défi que relève Jean-Hervé Lorenzi dans son livre Un Monde de Violences, sous-titré "L'économie mondiale 2015-2030". Dans cet ouvrage, Jean-Hervé Lorenzi, aussi président du Cercle des économistes, cherche à réinventer les cadres d'analyse pour penser économiquement le monde de 2030. Publié chez Eyrolles, l'ouvrage sera prochainement traduit en anglais et publié chez Palgrave Macmillan, illustre maison d'édition universitaire britannique.

Atelier de l'Emploi. Dans le titre de votre ouvrage, "violence" prend un "s" : entendez-vous par là que l’on peut s’attendre à une augmentation des violences ? Et de quels types de violences parlez-vous ?

Jean-Hervé Lorenzi. Nous sommes dans un changement de trajectoire de l’économie mondiale qui est, aujourd’hui, très difficile à interpréter, comprendre et décrire. Dans cette période d’incertitudes, nous avons perdu les références pour analyser les changements. Je pense notamment au ralentissement de l’économie chinoise, la difficulté de l’économie française à créer des emplois ou encore le fait que la création d’emplois dans les économies développées concerne majoritairement des emplois très peu qualifiés.

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Le mot "violences", au pluriel, permet de décrire les phénomènes de fortes tensions, de réactions politiques excessives qui émergent dans notre période d’incapacité à se projeter dans l’avenir économique. Ces périodes d’incompréhension exagérée peuvent créent des climats dans lesquels se développent des populismes qui prétendent pouvoir répondre aux difficultés que les gouvernements n’arrivent pas à gérer, voire des intégrismes avec la société religieuse remplaçant la société économique.

Selon vous, six contraintes majeures déterminent la trajectoire de l’économie mondiale. Les 3 premières sont anciennes : explosion des inégalités, transfert massif d'activités d'un bout à l'autre du monde et la financiarisation sans limites de l'économie. Doit-on donc en conclure que les règles régissant l’économie mondiale sont inopérantes, et resteront insuffisantes ces prochaines années ?

Nos sociétés ont du mal à se projeter dans l’avenir et surtout à imaginer comment régler les problèmes. Deux phénomènes, qui datent déjà d’une dizaine d’années, seront encore difficiles à réguler les prochaines années :

  • Tout d’abord, la montée des inégalités, qui est un phénomène ressenti par tous et dont témoigne, par exemple, le succès mondial du livre de Thomas Piketty.
  • L’autre élément, c'est est la régulation de la finance. Nous avons eu l’illusion au moment de la crise qu'une régulation mondiale était possible. Or, la finance demeure une industrie en tant que tel, avec des règles propres qui ne tolèrent aucunes régulations.

Ces deux phénomènes entrainent toute une série de distorsion économique que l’on ne comprend même pas. Les solutions préconisées sont jusque-là inopérantes et éloignées de la réalité : la régulation financière ne sert à réguler que la partie qui est connue ! Or la moitié de la finance mondiale se développe depuis une dizaine d’années en dehors de l’économie, avec une logique qui lui est propre : elle se déploie pour elle-même, et non pour financer l’économie principale.

Vous identifiez aussi 3 nouvelles contraintes : en premier lieu, vous pointez du doigt le vieillissement continu de la population. Quels en sont les impacts et comment les surmonter ?

L'historien Fernand Braudel disait que histoire du monde était déterminée par la démographie, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Le vieillissement, c’est-à-dire la fait que l’âge moyen des populations a tendance à augmenter, continue d'avoir des impacts majeurs.

"L'historien Fernand Braudel disait que histoire du monde était déterminée par la démographie, et c’est toujours le cas aujourd’hui".

8530944828_4fa94c5e8c_zLa prise en charge du vieillissement implique un coût économique important, du fait des dépenses de retraite et de santé. Mais ça ne s’arrête pas là : pour nos sociétés, l’innovation est désormais au cœur de la croissance et, par définition, une société vieillissante est moins innovante que les sociétés plus jeunes... D’autre part pour se développer, nos sociétés doivent investir massivement et l’investissement, c’est du risque. Résultat, les sociétés qui ont entre leurs mains le financement de l’économie sont vieillissantes, fondées sur l’épargne et peu enclin à la prise de risque.

Le cas de l’Allemagne est très caractéristique : c’est une société qui va devoir se modifier et transformer ses comportements en fonction de ce problème. Mais plus généralement, dans les économies développées, le vieillissement bouleverse doublement la trajectoire de l’économie. En premier lieu, c’est un ralentissement prévisible de l’économie mondiale, qui connaîtra dans le meilleur des cas une croissance de 2 à 3 %. C’est ce à quoi on assiste aujourd’hui, avec cette baisse significative de la croissance mondiale.

La dernière de ces contraintes est la "panne du progrès technique". Cela peut paraître surprenant alors que beaucoup parle d’une révolution technologique dans le domaine du numérique ! Sur quoi fondez-vous votre analyse ?

Les innovations d’aujourd’hui sont certes nombreuses mais leur importance comme leur impact sont moindres que celle des grandes innovations industrielles antérieures. Finalement, l’électricité a bien plus bouleversé l’histoire des hommes qu’Internet. Si celui rationalise les processus, il ne modifie pas si profondément que ça la société. Avec internet, les sociétés ont vu leur gain de productivité, c’est-à-dire l’indicateur qui mesure la croissance, se lisser.

"La caractéristique la plus importante de la pénétration des Smartphones, c’est la disparition des emplois intermédiaires."

C’est parce que nous n’en sommes qu’au début que l’impact des progrès techniques actuels restent très difficiles à discerner. A l’heure actuelle, les effets positifs de cette révolution technologique ne sont pas en mesure de contrebalancer les phénomènes comme le vieillissement. Nous ne sommes pas encore au point de l’électricité et de la machine à vapeur, deux révolutions, qui ont pu rééquilibrer leurs impacts négatifs.

Face à ce constat, on peut se demander si les indicateurs choisis pour mesurer la croissance sont toujours opérants. Pour autant, les faits sont là : les emplois créés sont des emplois à très faible productivité. Prenons l’exemple d’une entreprise comme Amazon : seuls 5 % des emplois sont très qualifiés, le reste concerne des emplois très peu qualifiés. Avec nos smartphones, nous avons le sentiment que nous pouvons changer le monde. Certes, ils modifient notre vie quotidienne mais la caractéristique la plus importante de leur pénétration, c’est la disparition des emplois intermédiaires.

Finalement, le nombre d’emplois très qualifiés créé est bien en-deçà de ce que nous avions imaginé. Aux États-Unis par exemple, les 250 000 emplois créés chaque mois concernent majoritairement des emplois peu qualifiés.

A ce titre, le cœur du livre porte sur le besoin d’investir dans l’innovation pour retrouver des potentialités de croissance, un sujet qui a été central lors des récentes Rencontres économiques d’Aix-en-Provence organisées par le Cercle des Économistes que vous présidez. Mais la croissance par l’innovation n’est-elle pas, aussi, un processus violent, comme on a pu le voir récemment en France autour d’Uber ?

Oui, cela l’a toujours été. Lorsque la Grande Bretagne a lancé la première révolution industrielle, les hommes voulaient casser les machines et cet acte était puni de pendaison. Pour les personnes qui sont confrontées au choc du chômage technologique, c’est extrêmement violent. Actuellement, ce chômage technologique concerne avant tout les classes moyennes, en menaçant les emplois intermédiaires, et toute une partie de l’équilibre de nos sociétés.

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La violence de ce choc prend des formes diverses et variées et, depuis une dizaine d’années, on voit qu'elle peut conduire au populisme. Cependant, l’histoire montre qu’en fin de parcours, ces grandes révolutions technologiques produisent plus d’emplois qu’elles en ont détruits.

A la fin de votre essai, vous ouvrez des pistes, notamment celles de la refonte des politiques d’éducation. En quels termes, et en quoi cela peut-il ouvrir la porte à une refonte de la place de la formation professionnelle ?

Les sociétés se sont construites sur une vision politique d’égalité des chances aux États-Unis, par exemple, ou d’égalité formelle, comme en France. Mais, au fond, dans ces sociétés occidentales, les formes de polarisation de l’emploi et des inégalités sont structurées autour de deux populations : celle qui a les moyens de former les capacités des générations suivantes et celle, très déqualifiée, sans grand moyen et ni possibilité pour rebondir. Ma conviction la plus profonde, c’est que cela ne marche pas vraiment : du fait de cette polarisation, l’ascenseur social est en panne.

"Nos sociétés ne pourront s’en sortir que si elles donnent à la formation continue un rôle absolument majeur"

La formation professionnelle doit devenir une véritable formation continue, offrant une réelle seconde chance et des opportunités aux individus. C’est à ce niveau que se situe une vision réellement refondatrice de la formation professionnelle. Il faut donner aux jeunes marginalisés la possibilité de réacquérir les bases qu’ils n’ont pas ainsi que des capacités de création.

Nos sociétés ne pourront s’en sortir que si elles donnent à la formation continue un rôle absolument majeur, assez nouveau et beaucoup plus divers permettant à certains d’approfondir leur connaissance, à d’autre d’acquérir des éléments totalement novateurs, ou encore pour les moins qualifiés, leur offrir la capacité d’acquérir des compétences de base. C’est certain : dans les années à venir, la réponse aux transformations et aux chocs, c’est la formation continue ! C’est ce que j’appelle « la société de la seconde chance ».

 Crédit image : Félicien Delorme© ; Vinoth Candor / CC BY 2.0
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