Publié le 26 septembre 2013

La "machine à trier" tourne toujours, et à plein régime :

"Le diagnostic que nous formulions dans la première édition de ce livre, en 2011, ne demande malheureusement pas à être révisé. La situation des jeunes Français ne s'est pas améliorée et l'écart entre les deux jeunesses - notamment en fonction du niveau d'études - ne s'est pas comblée, loin de là". 

Les économistes Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo et André Zylberberg et le sociologue Olivier Galland confirment ainsi, dans la préface à la deuxième édition de La machine à trier, l'analyse faite en 2011. Comme l'écrivaient déjà les quatre auteurs, l'écart grandit inexorablement entre les deux jeunesses : l'une, plus diplômée, aux contrats de travail protecteurs, l'autre, peu ou pas qualifiée, promise à l'instabilité, au décrochage et même à la dérive. Le "chômage des jeunes" n'existe pas quand le sort de quelques uns ne s'améliore pas.

Triple peine, triple urgence

Les plus vulnérables subissent ce que les auteurs appellent une triple peine : un système scolaire qui creuse les inégalités, un marché du travail obnubilé par le diplôme, un système social qui ne remplit pas sa mission de protéger les plus fragiles. Et il y a urgence, économique, sociale et politique : cette dérive alimente une "frustration qui, par contrecoup, atteint leur sentiment d’appartenance à la société, leur civisme, et alimente la défiance envers la démocratie et la tentation de la radicalité".

NEETEn effet, en France, début 2013, "près de 1,9 million de jeunes de 15 à 29 ans ne sont ni à l’école, ni en emploi, ni en formation, soit 17 % de cette classe d’âge". La note du Conseil d'analyse économique, co-rédigée par deux des quatre auteurs au printemps 2013, était éloquente : la France génère un nombre incroyable de décrocheurs (appelés également NEET, pour Not in Education, Employment or Training). De 2002 à 2010, ces jeunes voués à une grande instabilité voire à l'exclusion sur le marché du travail ont représenté structurellement en moyenne 15% des moins de 29 ans français, soit le 4ème taux le plus élevé de l'OCDE après la Grèce, l'Espagne et l'Italie. "Plus grave encore", ajoute le rapport, aujourd'hui "environ la moitié de ces jeunes, soit 900 000, ne cherchent pas d’emploi".

"Bonnes vieilles recettes"

C'est cette dérive qui pousse les auteurs à, de nouveau, tirer une retentissante sonnette d'alarme : et quelle alarme ! La priorité à la jeunesse affichée par la nouvelle majorité politique "ne nous convainc pas", écrivent les chercheurs. "Les bonnes vieilles recettes pour faire baisser le chômage de manière coûteuse et cosmétique sont une fois encore à l’œuvre." 

Contrat de génération : attention au flou

À ne pas choisir précisément quels jeunes devraient en bénéficier, le contrat de génération risque de manquer d'efficacité.

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Le bilan est sans appel : les mesures actuelles "ne répondent pas à [l']exigence" requise par l'urgence de la situation, d'abord parce qu'elles "sont insuffisamment ciblées".

Ainsi du contrat de génération, mesure-phare de l'action gouvernementale, qui ne s'adresse aucunement aux jeunes en difficulté, fait recruter des jeunes qui "auraient été recrutés de toute façon" et n'est pas une mesure anti-chômage : "a-t-on vraiment besoin d’une aide spécifique pour [la transmission intergénérationnelle de compétences], qui en plein régime, devrait couter près d’un milliard par an aux finances de l’Etat ?"

S'agissant des emplois d'avenir, l'horizon n'est pas plus dégagé : "toutes les études ont montré que les emplois aidés dans le secteur non marchand ne sont d’aucune efficacité pour le retour à l’emploi", et l'ouverture de ces contrats au secteur privé tarde pour le moins à faire sentir ses effets. Autres épines dans le pied des emplois d'avenir :  leur inégale répartition sur le territoire et, surtout, l'absence de garantie de la qualité de la formation qui accompagne l'emploi.

Celle-ci, parfois pas assez longue ni qualifiante, a déjà conduit à des ruptures de contrat pour des jeunes jugés "pas assez compétents"...  au risque de réorienter le dispositif vers un public plus élargi que les sans-diplôme et détourner le dispositif de sa raison d'être initiale. Des emplois d'avenir sans lendemain ?

Troisième volet égratigné par les auteurs : la refondation annoncée de l'école, productrice d'échec à grande échelle, "une des plaies de la société française". Si certains voyants (formation des maîtres, moyens sur l'école primaire) sont au vert, la limitation du problème à une question de moyens et de nombre de postes invite les auteurs à penser que la refondation de l'école risque de rester "une formule creuse". Il faut aller plus loin : "repenser la manière d’enseigner qui reste, dans notre pays, excessivement académique et « verticale », obnubilée par le classement et très peu par celle de la réussite".

Garantie jeunes

Le déploiement en octobre d'une "garantie jeunes" dans 10 territoires pilotes, de la Seine-Saint-Denis à Marseille, est une nouvelle expérimentation dans la lutte contre le décrochage ; elle visera à favoriser insertion sociale (versement de l'équivalent du RSA) et professionnelle (obligation de "s'impliquer dans un suivi personnel intensif auprès d’une mission locale") des moins de 25 ans. Le dispositif, encore embryonnaire, sera-t-il suffisant pour remettre sur les rails une partie de jeunesse oubliée et très éloignée de l'emploi ? La concentration des moyens sur les moins qualifiés (de la formation professionnelle aux emplois aidés) voire la création d'un SMIC jeune : des mesures de "raccrochage" sont à prendre d'urgence, pendant que la machine trie et trie encore.

La machine à trier - couverture

La machine à trier Comment la France divise sa jeunesse, par Pierre CAHUC, Stéphane CARCILLO, Olivier GALLAND et André ZYLBERBERG. Nouvelle édition à paraître ce 26 septembre

  • Pierre Cahuc, Professeur d’économie à l’Ecole Polytechnique, directeur du laboratoire de macroéconomie du Centre de Recherche en Economie et Statistique (CREST) de l’INSEE.
  • Stéphane Carcillo, Maître de conférences à l’université de Paris I Sorbonne, professeur associé au département d’économie de l’IEP de Paris.
  • Olivier Galland, Directeur de recherche au CNRS, directeur du Groupe d’Etude des Méthodes de l’Analyse Sociologique de la Sorbonne (GEMASS).
  • André Zylberberg, Directeur de recherche au CNRS, membre du Centre d’Economie de la Sorbonne (CES) et de l’Ecole d’Economie de Paris.

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Aussi dans La nouvelle société de l'emploi, la collection de la Fondation ManpowerGroup pour l'emploi, aux éditions Eyrolles :

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Les jeunes et l’emploi. L’obligation de reconstruire, par Christian Vulliez. À paraître le 3 octobre (Voir la présentation du livre)

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