Publié le 10 février 2012

Les débats sur la « réindustrialisation » battent leur plein : au gouvernement comme dans l’opposition, elle est présentée comme l’enjeu majeur du redémarrage de l’emploi en France. Certains économistes, comme Patrick Artus ou Karine Berger et Valérie Rabault, voient dans l’investissement dans ce secteur la clé du redressement français.

Services - emplois en France

Issu du Manifeste du GPS - Cliquez pour agrandir

Ce tropisme industriel peut étonner si on compare l’importance relative de l’industrie et des services dans notre économie : ces derniers représentent près de la moitié du PIB français (contre 12% pour l’industrie), 1,2 millions d’entreprises et 8,6 millions de salariés -soit un actif sur trois.

Comment expliquer, en particulier de la part de nos politiques, « ce fétichisme industriel », pour reprendre l’expression de l’économiste-blogueur Alexandre Delaigue ?

Pour l’économiste Philippe Moati, la nostalgie expliquerait ce fort tropisme :

"Je crains que derrière ce débat [sur la ré-industrialisation de la France], il n’y ait la nostalgie de l’industrie d’hier, d’une économie rassurante parce que tangible."

Sur son blog, Françoise Gri (Présidente de ManpowerGroup France et Europe du Sud) invoque aussi le poids du passé, qui continue de conditionner nos représentations qui accordent une place démesurée aux « grandes entreprises (industrielles le plus souvent) et aux administrations ».

"Ce qui marque notre époque est l’avance de la logique servicielle dans tous les secteurs"

Cette vision étonne lorsque l’on sait que même l’industrie « ne peut désormais se reconstruire et se différencier qu’en s’enrichissant de services innovants » selon Philippe Moati :

"La distinction industrie/service est devenue problématique. Ce qui marque notre époque est l’avance de la logique servicielle dans tous les secteurs."

Services - Consommation ménages & entreprises

Issu du Manifeste du GPS - Cliquez pour agrandir

Partageant cette vision, Françoise Gri suggère, de manière pragmatique, de dépasser ce débat pour "enfin s’atteler à la seule chose qui nous intéresse vraiment : comment retrouver le chemin de la compétitivité et de l’emploi ?".

D’ici 2016, les services créeront 80 % des emplois

Projections sectorielles d'emploi 2011-2016

Projections sectorielles d'emploi par le CAS - Cliquez pour agrandir

Or, la dynamique économique est indubitablement du côté des services : une entreprise sur deux qui se crée en France aujourd’hui est une entreprise de services et, selon le Centre d’analyse stratégique (organisme qui dépend du gouvernement), les services créeront 80 % des emplois d’ici 2016.

Pour certains travaux prospectifs, les services occuperont une place toujours plus centrale dans nos sociétés.

La troisième révolution industrielleSelon Jérémy Rikfin, l’économiste et essayiste américain qui avait professé la fin de "l’ère industrielle" dans son ouvrage polémique de 1995, La Fin du travail, la « Troisième Révolution Industrielle » est en marche : nous entrons dans « une ère coopérative », marquée par l’importance croissante des réseaux sociaux  (Facebook, Twitter) et des interactions. Dans cet univers plus horizontal que vertical, l’essor des nouvelles technologies et la sophistication d’autres services clés (communication, mode de transport, éducation, santé…) joueront un rôle fondamental pour accompagner la transformation de nos modes de vie.

Le manifeste "2012 pour les services"

Parce qu’ils constituent un enjeu majeur de l’emploi et des transformations de nos sociétés, le Groupement des Professions de Services (GPS) a publié cette semaine son manifeste « 2012 pour les services ». 10 propositions autour de trois enjeux :

"Porter l'esprit des services ; développer l'emploi ; favoriser les partenariats entre les entreprises, l'État et les collectivités locales".

Mettre les services au cœur de nos préoccupations

Ce manifeste part d’un paradoxe. La France possède quelques-uns des fleurons mondiaux des entreprises de service :

"BNP Paribas, Accor, Axa, Suez Environnement, Veolia ou Sodexo, pour n’en citer que quelques unes. Grâce à elles, la France est déjà leader dans les secteurs financiers, l’environnement, l’énergie, les services sur site, les services prépayés et occupe les trois premiers rangs dans les médias, l’hôtellerie, la loterie, les transports."

Pourtant, plus qu’ailleurs, l’"esprit des services" n’est pas reconnu à sa juste valeur.

La relation client, une compétence majeure qui doit être reconnue

2012 pour les services

Pour remédier à cette situation, le GPS propose de renforcer le poids de la « relation client » dans nos systèmes de formation initiale et professionnelle. La maîtrise de la relation client est une compétence majeure, qui doit être reconnue comme telle, pour laquelle la formation « doit être générale, précoce et permanente ». A cet effet, il propose :

  • La création d’un "certificat de qualification professionnelle interbranches" ou d’un " “socle commun” à plusieurs branches des services, de compétences liées à la relation client (accueil, langues, attitudes et comportements…)"
  • Le lancement d'un Plan formation Services 2017 pour préparer la France « à l'essor des métiers d'études, de conception, d'architecture, de pilotage de projets de demain et adapter le système éducatif aux évolutions du marché du travail. » Un besoin évident tant la productivité dans les services est l’élément majeur de notre compétitivité.

La multiplication des CDD, "une urticaire sociale qui exclut les jeunes du marché du travail"

Le Manifeste indique également les voies à suivre pour atteindre son objectif de créer un million de postes dans les services d’ici 2017 -soit un rythme de créations d’emplois 5 fois supérieur à celui que l’on connaît aujourd’hui.

Première proposition forte dans ce domaine, supprimer l’usage du CDD pour répondre aux besoins longs et pérennes des entreprises : leur multiplication, estime Françoise Gri, est devenue une "urticaire sociale qui exclut les jeunes du marché du travail."

Reconnaître la place des services sur le plan institutionnel : vers un ministère de l’Industrie et des Services

Balance des biens & balance des services en France

Balance des transactions courantes, 2010. Cliquez pour agrandir. Source : eco-france.over-blog.com

Le Manifeste du GPS rappelle également des statistiques par trop méconnues : la balance commerciale du secteur des services a présenté un solde bénéficiaire de 10 milliards d’euros en 2010 -quand les échanges de biens ont affiché un solde déficitaire de près de 60 milliards.

Ces chiffres démontrent l’importance stratégique des services dans une économie mondialisée. Ce rôle central devrait conduire, selon le GPS, à la création d’un « Ministère de l’Industrie et des Services », proposition symbolique au cœur de ce Manifeste.

« La flexibilité, c’est d’abord celle du client »

Mais le GPS appelle plus généralement à « partir des besoins » des entreprises, des salariés et du client pour proposer un système de relations sociales performant. « Ce sont les bénéficiaires du service, les clients, qui structurent l’organisation du travail de l’entreprise et donc celle du salarié », indique le Manifeste. D’où la nécessité, pour augmenter le nombre et de la qualité des millions d’emploi dits « atypiques », de "revisiter l’organisation du travail pour mieux répondre aux attentes des clients, en particulier en favorisant la souplesse des horaires."

Ce dernier résume bien un enjeu qui dépasse celui des seuls services : l’urgence, face à « La Grande Transformation » d’innover, radicalement.

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