Publié le 29 novembre 2011

"100.000 chômeurs de plus depuis janvier." Les Echos soulignent que "le retournement de tendance envisagé il y a un an n’a pas eu lieu, au contraire…" L'objectif d'un taux de chômage de 9% à la fin de l'année ne sera donc pas atteint et les économistes prévoient même des destructions d’emploi en 2012 car la "rétention de la main d'œuvre" pendant la crise s’est traduite par une baisse de la productivité entraînant, dans le cadre d’une croissance quasi nulle, une dégradation des marges des entreprises.

Dans ce contexte, le chef de l’Etat et le gouvernement sont montés au créneau après l’annonce par PSA Peugeot Citröen de la suppression de milliers d’emplois en France et les rumeurs concernant Areva il y a quelques semaines ; "l'emploi ne doit pas être la variable d'ajustement" des restructurations d’entreprises, a même estimé Nicolas Sarkozy.

Les craintes que suscite cette rapide hausse du chômage contribuent sans doute au renouveau d’une conception protectionniste de l’économie dans l’opinion française. Le concept de « dé-mondialisation » fait mouche, les idées protectionnistes se diffusent et font des émules bien au-delà des catégories socioprofessionnelles traditionnellement méfiantes à l’égard du libre-échange. Alors que la mondialisation semblait ne menacer « que » les emplois industriels les moins qualifiés, elle bouscule aussi les cols blancs et les réductions de postes qualifiés gagnent du terrain.

Le plan de restructuration de PSA est à cet égard symptomatique de cette tendance nouvelle puisqu’il concerne particulièrement les fonctions stratégiques de recherche et développement, que l’on imaginait jusqu’alors "sanctuarisées". Bref, "la France lâcherait-elle ses cerveaux ?", s’interroge le Journal du Dimanche.

Ces dichotomies « emplois industriels/emplois de service » ou « recherche/production » sont infiniment plus complexes, explique Pascal Lamy, directeur général de l’OMC : "dans 50 ans on vendra de moins en moins des produits mais de plus en plus des cerveaux." Et penser "la place de l’Europe et de la France dans la future division internationale du travail" (c’était l’intitulé d’un colloque récent de l’Académie des Sciences morales et politiques*) nécessite sans doute de revenir sur un certain nombre d’idées reçues sur la mondialisation et ses effets.

La « dé-mondialisation », une solution ?

Reflet d’une vision "binaire" de l’économie pour Françoise Gri et considéré comme "réactionnaire" par Pascal Lamy, la "dé-mondialisation" a même été qualifiée de "concept absurde" par Bertrand Collomb lors de ce colloque. Non pour des raisons idéologiques mais parce que sa mise  en œuvre serait synonyme d’appauvrissement des Européens puisque la demande extérieure restera quoiqu’il arrive largement supérieure à la demande intérieure dans les années à venir.

Croissance PIB pays développés/pays en développement avant, pendant et après la crise globale

Source : lemoci.com

En effet, la croissance des pays émergents est tendanciellement supérieure à celles des pays de la zone euro et leur demande en biens et services à forte valeur ajoutée -sensée constituer la force des économies développés- est tirée vers le haut par l’apparition d’une importante classe moyenne.

Les débats sur la construction de barrières protectrices esquiveraient l’enjeu fondamental, selon  l’économiste Julia Cagé : "dans un système mondialisé de l’innovation, celui qui capture la valeur, c’est celui qui innove, pas celui qui produit." Même analyse chez Patrick Pélata, ancien directeur général de Renault, lorsqu’il rappelle que "Renault est souvent montrée du doigt pour ne fabriquer que 25% de ses voitures en France, alors que c’est dans notre pays que cette entreprise produit l’essentiel (55%) de sa valeur ajoutée."

En définitive, dans un contexte de  mondialisation du système de production au sein duquel des chaînes de valeur ajoutée de plus en plus complexes se mettent en place, il vaudrait mieux chercher à développer ses avantages comparatifs pour capter la part la plus importante possible de cette valeur ajoutée plutôt que chercher à conserver coûte que coûte les centres de production sur un territoire. Car ce qui compte dans la mondialisation, ce n’est pas la valeur totale d'un produit exporté mais la valeur ajoutée produite à chaque étape dans une chaîne de valeur globale - comme l’avait fait remarquer Françoise Gri au sujet du iPod. Sans compter que, généralement, les implantations à l’étranger visent à produire pour des marchés géographiquement éloignés et à s’adapter à leurs spécificités.

L’Europe, victime de « dumping environnemental » ?

Intensité carbone exportations Europe-Chine-USAutre préjugé économique : le dumping environnemental. Voilà une arme dont disposeraient nos concurrents et qui est souvent présentée comme source de difficultés "injustes" de la France et de l’Europe dans le commerce mondial.

Pourtant, ce ne serait pas vraiment le cas : le bilan carbone des échanges européens est sous-évalué et, surtout, une étude récente a montré que les exportations européennes sont plus intensives en carbone que celles provenant des Etats-Unis ou de Chine.
Ainsi, si une "taxe carbone" était mise en place, les importations seraient subventionnées ! Cet élément est trop souvent passé sous silence, alors que les consommateurs français se disent prêts à payer plus cher des  produits « Made in France »… uniquement si le prix n’est que faiblement plus élevé !

L’Europe ne recule pas dans la mondialisation

Contrairement aux idées reçues, l’Europe ne faiblit pas dans le commerce mondial sa part dans les échanges internationaux est presque stable -  autour de 20% - depuis le milieu des années 90. Les économies qui reculent fortement sont plutôt celles des Etats-Unis (dont la part est passée de 18% à 12%) et du Japon (de 14% à 8%).

Parts de marché commerce mondial 95-05

Graph : http://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2008/october/tradoc_141196.pdf

Alors, comment expliquer le décalage entre la perception et la réalité des performances européennes et françaises dans la mondialisation ? On peut avancer une certaine obsession de l’industrie, qui conduirait à trop souvent négliger l’échange international de services :

"l’analyse macroéconomique traditionnelle a du mal à prendre en compte l’impact sur les flux de commerce du redéploiement des segments de production à l’échelle internationale et de la nouvelle division internationale du travail."

Alors, selon Lionel Fontagné et d’autres experts, l'inquiétude devrait plutôt se porter sur la baisse relative de notre productivité, plus particulièrement dans les service. Une inquiétude qui vaut pour la France comme pour l’ensemble de l’Europe : la perte de "compétitivité" de notre continent par rapport aux Etats-Unis s’expliquerait en effet entièrement par une moindre hausse de la productivité dans les services entre 1995 et 2005 selon l’étude Beyond  Austerity de McKinsey :  + 0,4% par an en Europe contre  +1% par an aux Etats-Unis.

Productivité : l'Europe décroche par rapport aux USA

Productivité : l'Europe décroche par rapport aux USA

S’il n’y a pas de "guerre économique" à proprement parler, il y a véritablement course à la productivité pour capter la valeur ajoutée. Voilà pourquoi, dans la nouvelle division internationale du travail, la France et l’Europe n’ont pas d’autre choix que d’investir massivement dans la qualification et les compétences.

 

* Parmi les intervenants autour de Pascal Lamy :

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