Publié le 15 novembre 2012

The Economist décrit la situation de la France comme une "bombe à retardement". Dans un livre-choc, Laurent Davezies, expert de l’économie urbaine et régionale, annonce, lui, une autre "crise qui vient". Après la "fracture sociale", une "fracture territoriale" serait imperceptiblement en train de se dessiner, explosive. “Avec la crise des finances publiques et sociales, ce qui hier avait porté et protégé les territoires les menace aujourd’hui”. Portrait des France qui souffrent ; et des France qui gagnent - car il y en a.

 

La femme, l’avenir de l’économie ?

"La crise qui vient" décrit des réalités que l'œil nu voit mal. Exemple : 97% des Français ayant perdu leur emploi en 2008-2009 étaient des hommes. Sur cette période, près de 40% de nos 348 zones d’emploi ont vu le travail des femmes augmenter, contre moins de 10% pour celui des hommes. La crise a exacerbé une tendance structurelle : entre 1982 et 2006, 84% des créations d’emploi ont bénéficié aux femmes. Il y a bien sûr une logique de rattrapage, les femmes ayant longtemps tenues à l’écart de la vie active ; mais elle n’explique pas tout.

Notre système productif évolue profondément. L’économie française crée principalement des emplois "féminins", les secteurs traditionnellement masculins (industrie, agriculture, commerce, artisanat) étant les plus touchés par la crise et le nouveau paradigme économique. Sur ce point comme bien d'autres, Laurent Davezies nous décrit les soubassements des transformations.

Vous avez dit désindustrialisation ? La "diagonale du vide"...

La “désindustrialisation” et l’image de l’ouvrier qui perd son emploi suite à une délocalisation sont dans toutes les têtes. Mais, en réalité, "c’est moins l’industrie qui a souffert que les territoires industriels", explique Laurent Davezies : certaines zones d’emploi industriel, comme Colmar, Cholet ou Vitré, restent très dynamiques.

Au-delà de l’opposition industrie/services, la crise a surtout frappé des territoires déjà sur le déclin : les anciennes industries automobiles, textiles, mécaniques ou sidérurgiques, mais aussi des zones "non-marchandes" - autour par exemple, de Saint-Étienne, Limoges ou Bourges. Ces écosystèmes voient plutôt la source des créations d'emploi s'assécher que les emplois se détruire.
Les destructions d'emploi en 2011

La France, devenue une économie de services, est ainsi traversée par une "diagonale du vide" qui s’étire du nord-est au sud-ouest. Un vide sidérant : avec l’effet multiplicateur de la crise, les zones sinistrées ont concentré 30% des pertes d’emploi en 2008-2009 alors que seule 15% de la population y vit. Sont particulièrement frappées la Haute-Normandie, la Picardie, la Champagne-Ardenne, la Lorraine, la Franche Comté et le Limousin.

"Le printemps des métropoles" et la face cachée de la compétitivité

Les territoires autour des métropoles sont ceux qui ont le mieux résisté à la crise. Cette tendance est, selon les calculs de l’économiste, amenée à s’amplifier – on pense notamment à la dynamique d’emploi dans les pôles de compétitivité. Ce “sursaut des métropoles” montre que le déclin industriel n’est pas une fatalité. Selon les experts, l’industrie devrait même connaître un second souffle - et les délocalisations vers la Chine “s’arrêter aussi vite qu’elles ont commencé”.

Urban Growth - McKinseyL’exemple lillois est frappant : alors que 16% de l’emploi est industriel est concentré dans le Nord-Pas-de-Calais, au-dessus de la moyenne nationale, la région a “seulement” perdu 1,8% d’emplois en 2008-2009. On est loin des 6 régions qui ont connu une chute de près de 3%. La métropole lilloise connaissait même une progression de l’emploi (+ 1,9%).

On dit souvent que la mondialisation concentre la création de richesses dans les métropoles et tue les autres territoires. Laurent Davezies apporte une nuance de taille : qui dit croissance ne dit pas forcément développement en termes de population, d’emploi, de revenu. Les territoires périphériques, oubliés des débats sur la compétitivité, sont loin d’être des zones désertiques. Il en va ainsi du Limousin, 19ème PIB sur 22 mais …1er au classement du “bien-être économique”.

Les France qui gagnent et la fracture territoriale

Ce que montrent les travaux de Laurent Davezies, c'est que, loin des idées reçues, "les métropoles assurent de la croissance sans développement, les territoires périphériques assurent le développement avec peu de croissance." Les métropoles de Paris, Lille, Toulouse, Nantes, Rennes, Grenoble et - dans une moindre mesure - de Lyon, Marseille ou Montpellier, sont les fers de lance de la « France qui gagne », productive, dynamique, compétitive. Ce sont des écosystèmes du travail peuplés, concentrés, diversifiés, qui relient efficacement offre et demande d’emploi – un point crucial à l’heure de la “Grande Inadéquation” des compétences.

Croissance des métropoles - Projections McKinsey

Mais le tableau dressé par Laurent Davezies n’est pas rose. À court terme, les dynamiques économiques divergent tant qu’une veritable “fracture territoriale” se forme, la crise jouant le rôle de "fossoyeur" de l’égalité des territoires que la France avait su défendre jusque là. Le modèle de développement sur lequel la France s’est appuyée ces trente dernières années, fondé sur les transferts fiscaux de revenus et sur une consommation elle-même “artificiellement” soutenue par la dépense publique, serait à bout de souffle. La crise des finances publiques étant structurelle, la situation serait explosive.

Aquitaine, Languedoc-Roussillon, Poitou-Charentes, Bretagne : une résistance exsangue

Le « redressement productif » deviendrait une priorité nationale absolue, dépassant largement le cadre d’une protection court-termiste de l’emploi. Car, outre les territoires déjà en déclin, les tendances à l’oeuvre dans l’ouest et le sud de la France, pour l’heure dynamiques, inquiètent.

Acroissement emploi - France asymétrique

En Aquitaine, Languedoc-Roussillon, Poitou-Charentes et Bretagne, l’emploi a particulièrement bien résisté à la crise ; mais ces régions sont aussi parmi les plus vulnérables. Mais ces "économies résidentielles", aujourd'hui encore attractives, sont déjà en train de fléchir. Leur dépendance aux « revenus non-marchands » est leur grande faiblesse. Pensions de retraite, prestations sociales, emplois, crédits et investissements publics : ces sources de revenus, essentielles pour de nombreux territoires, sont en train de se tarir.

Si certaines de ces zones peuvent continuer à croître par le développement des services de proximité et du tourisme, l’avenir passe surtout par la production. Laurent Davezies cite de nombreuses aires urbaines (Bordeaux, Bayonne, Aix-en-Provence), dont "l'énorme potentiel" serait  jusque-là négligé. "Si on veut sauver demain notre système d'égalité territoriale, il faut d'abord relancer les zones productives". Même au prix d’un accroissement temporaire des inégalités. Complexe.

 

> La suite : les perspectives de rebond tracées par Laurent Davezies.

 

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