Publié le 31 octobre 2012

Dans le monde du travail d’aujourd’hui, les carrières ne sont plus linéaires et l’individu prend le pouvoir. La lutte contre le chômage n’échappe pas à cette tendance : donner à chacun les moyens d’être acteur de son parcours vers le retour à l'emploi, en individualisant son accompagnement, apparaît comme une évolution nécessaire. Ainsi, "rapprocher Pôle emploi des usagers" et "l'offre de services différenciée" sont aujourd'hui des objectifs stratégiques majeurs du service public de l'emploi. Une étude du Centre d’analyse stratégique révèle toutefois les limites de "l'individualisation" : les personnes les plus éloignées de l’emploi, chômeurs de longue durée notamment, ne se saisissent pas de ses bénéfices.


Dans son étude sur "le travail et l'emploi dans 20 ans", le Centre d’analyse stratégique (CAS) préconisait la création d’un compte individuel social de droits portables - la fameuse "Sécurité sociale professionnelle" : à l’ère de la mobilité, les individus doivent pouvoir cumuler leurs droits tout au long de leur parcours professionnel plutôt que les voir disparaître lorsqu’ils quittent une structure. Dans la lignée de cette étude, le CAS vient d'analyser les caractéristiques de "l’individualisation dans les politiques de l’emploi", en comparant treize dispositifs mis en place dans huit pays (Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Chili, Etats-Unis, Pays-Bas et Royaume-Uni).

Individualiser, c’est faire confiance à la liberté de chacun

Individualiser, c’est "donner à chacun les moyens d’être acteur de son parcours plutôt que récipiendaire "passif" des politiques." Concrètement, c’est laisser plus de liberté individuelle aux individus dans le choix du type d’accompagnement vers l’emploi dont ils bénéficient. Le CAS dresse la typologie suivante :

Typologie des accompagnements individualisés- Le compte d’épargne ou d’assurance, obligatoire ou facultatif. Le bénéficiaire dispose d’une grande autonomie, donc d’un faible accompagnement : il est libre de dépenser les sommes accumulées, après un certain délai (compte d’épargne) ou sur à l’occasion d’un évènement particulier (compte d’assurance – exemple : en cas de perte d’emploi).

- Le chèque, équivalent du « bon de formation » français : le bénéficiaire reçoit une dotation fixe ou variable. L’utilisation du chèque est relativement libre, mais moins que dans le cas du compte : le choix du prestataire et de la prestation sont généralement encadrés.

- Le contrat : le bénéficiaire choisit librement son prestataire, dans le cadre d’un contrat formel passé avec l’organisme chargé de son accompagnement. La liste des prestataires et services disponibles est généralement très régulée ; exemples : le « Job Network » en Australie, ou le Contrat de réintégration aux Pays-Bas (privatisation totale de l’accompagnement, mais inscription et orientation par le service public de l’emploi).

Les personnes les plus fragiles se tiennent à l’écart des aides individualisées

A l’heure où la durée moyenne du chômage est de presque un an, ce sont les chômeurs de longue durée qui ont le plus besoin d’aide. Le CAS relève un problème à ce sujet : l’individualisation échoue à atteindre les publics les plus fragiles. On constate en effet une sur-représentation des publics les plus éloignés de l’emploi parmi ceux qui ont décliné le recours aux dispositifs d’individualisation. Les dispositifs fonctionnent surtout pour les bénéficiaires souhaitant et pouvant assumer seuls leur parcours professionnel - ceux-ci seraient plus motivés à retrouver un emploi et à se former pour gagner en employabilité. Le CAS relève trois facteurs pouvant expliquer cet échec, qui accentue un « sentiment d’incapacité » très présent chez les populations les plus fragiles :

  • l’illisibilité de l’offre – on connaît la complexité du système français ;
  • le manque de confiance en soi et la difficulté à se projeter ;
  • le refus pur et simple de l’individualisation : les individus ne voudraient pas être responsabilisés.

Conseil et orientation : nécessaire mais pas suffisant

Join Our TeamLes dispositifs d’individualisation ne sont pas toujours exempts d’effets-pervers. En Belgique par exemple, une évaluation du dispositif de chèque-formation menée en 2008 a révélé que 60% des aides étaient utilisés pour des formations de loisir, sans rapport direct avec une démarche de réinsertion sur le marché du travail. Le CAS s’interroge donc : faut-il continuer de proposer aux personnes les plus éloignées de l’emploi « des dispositifs qui nécessitent une capacité importante à prendre en charge son parcours professionnel » ? Pour l’ex-Commissariat au Plan, "l’existence des services de conseil et d’orientation attachés à l’utilisation des dispositifs constitue un élément essentiel dans l’accompagnement de ces publics, mais non suffisant."

Les priorités : clarifier et expérimenter

Le modèle de l’individualisation serait donc à prendre avec des pincettes. La multiplicité des dispositifs français produit une opacité telle qu’une remise à plat s’imposerait. Il faudait d’abord d’évaluer les dispositifs individuels existants (chèques formation des régions, droit individuel à la formation…) et clarifier la structure du système de formation, qui reste encore très segmenté entre offre privée et publique, très local, et complexe à appréhender.

Le CAS préconise ainsi l’élaboration d’un dispositif pilote pour mieux connaître les besoins des publics. Il s’agirait notamment de bien appréhender les variations territoriales. Deuxième recommandation du CAS : accompagner les bénéficiaires dans l’utilisation des dispositifs, en ne négligeant pas l’importance de l’encadrement des populations les plus fragiles. Il faudrait notamment développer des services de conseil et d’orientation, mais aussi des supports collectifs permettant échanges d’informations et partages d’expérience (ateliers collectifs, lieu dédié, parrainage, etc.).

L’individualisation peut favoriser l’efficience et la qualité de l’offre de services, à condition qu’elle prenne place sur un marché déjà mûr. Pour les chômeurs de longue durée, la seule individualisation de l’accompagnement ne serait pas suffisante.

 

>>> EN SAVOIR +

  • L'étude du CAS : accéder à sa présentation ou la télécharger (pdf).
  • Tribune de Vincent Chriqui (directeur général du CAS) sur Le Cercle Les Echos.
  • "Suivi de l'évaluation de la performance des politiques sociales en Europe" : rapport d'information du Comité d'évaluation et de contrôle des politiques publiques (pdf).
  • Tout savoir sur les spécificités locales du chômage et de l'emploi. Cette carte, par exemple, révèle les disparités de l'évolution du taux de chômage selon les régions entre 2007 et 2012 :

 

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