Publié le 20 août 2012

Marissa Mayer, nouvelle patronne de Yahoo, a fait sensation en annonçant sa grossesse le jour même de sa nomination. Elle pose ainsi au plus haut niveau une nouvelle pierre à l’édifice de la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. Sa nomination remet aussi sur le devant de la scène le sujet de la place des femmes dans les nouvelles technologies, alors qu’elles sont souvent confinées à un « ghetto rose » : une femme parmi les geeks, c’est rare ; parmi les décideurs du secteur IT, ça l’est encore plus. Des exemples comme celui-là contribueront certainement à changer la donne, alors que de nouvelles recherches confirme le poids des stéréotypes dans ce secteur très masculin.

Quelques mois avant de prendre la tête de Yahoo, alors qu’elle était encore chez Google, Marissa Mayer avait livré à CNN son point de vue : "Je ne suis pas une femme chez Google, je suis une geek chez Google. Si l'on trouve quelque chose qui nous passionne vraiment, le fait d'être un homme ou une femme n'entre plus en jeu. La passion est une force qui neutralise les questions de genre." Le problème, c’est que la passion des sciences et technologies se porte mal en France : notre pays est le seul en Europe à avoir vu le nombre de diplômées en sciences baisser ces dernières années.

Diplômées en sciences et technologies en Europe de 1998 à 2009 (parmi la population âgée de 20-29 ans) - Source : Eurostat - Datapublica

L’informatique, un métier d’homme : un stéréotype « autoréalisateur »

Pourquoi ? Les recherches de la spécialiste Isabelle Collet désignent un coupable : les stéréotypes. Sa thèse : c’est parce que les sciences, notamment informatiques, sont présentées - donc perçues - comme une affaire d’hommes qu’elles le deviennent. Une étude récente vient confirmer que, fondés ou non, les stéréotypes sont « autoréalisateurs » : à partir du moment où l’idée selon laquelle l’informatique serait réservée aux hommes existe, cette spécialité devient une affaire d’hommes parce que les femmes intériorisent ce trait…et le renforcent.

Il y a plusieurs années, le psychologue Claude Steele a montré que l’existence d’un stéréotype pousse les gens à le reconduire : si on affirme que les femmes “ne sont pas faites pour les sciences”, elles se mettent à craindre de confirmer le stéréotype ; l’angoisse engendrée par cette crainte va précisément affecter négativement leurs performances…donc confirmer le stéréotype. Toni Schmader et Matthias Mehl, docteurs en psychologie et professeurs à l’université d’Arizona, ont récemment confirmé l’existence de ce mécanisme. Ils ont examiné une image d’Epinal classique pour montrer sa vacuité : non, les femmes ne sont pas plus bavardes que les hommes ! Les deux genres prononcent environ 17 000 mots par jour. Il s’avère néanmoins que, dans leur communication même, les femmes intériorisent les préjugés : quand une chercheuse parle à un collègue, une partie de son esprit s’auto-observe et se demande si ce qu’elle affirme est vrai, si elle semble compétente. Cela la déconcentre… et la fait donc paraître moins compétente. Que l’on adhère ou non au préjugé, cette « menace du stéréotype » (« stereotype threat ») s’exerce.

Ce que montrent Mehl et Schmaeder, ce n’est pas que les stéréotypes n’existent que « dans la tête des femmes », mais que la faible représentation des femmes dans l’IT et les sciences laisse croire aux femmes qu’elles sont par nature moins compétentes dans ces métiers, donc qu’elles auront plus de difficultés à y accéder et progresser en leur sein.

Face aux barrières mentales, un précieux réseau de soutiens

Une autre étude récente, the Women in Technology survey, confirme la force des stéréotypes comme barrière – mentale – à la féminisation des métiers informatiques : les trois quarts des professionnelles de l’IT interrogées considèrent que la faible attractivité de leur métier auprès des femmes est liée au « machisme » régnant dans les équipes et à la crainte d’être la seule femme dans un service archi-dominé par les hommes. Les hommes interrogés comprennent et partagent globalement cette perception.

Perception du milieu de l'IT par les femmes (Source : The Women in Technology survey)

Sheila Flavell, Chief operating officer au FDM Group et récompensée du titre de "Leader of the year" lors des trophées Cisco des femmes de l’IT, comprend « qu’arriver dans un environnement aussi dominé par les hommes peut faire peur ... mais quand j’ai commencé, il m’est vite apparu qu’il existait un réseau de soutien aux femmes que d’autres secteurs n’offrent pas. »

Pour briser les stéréotypes, montrer l'exemple : les roles models

Il paraît urgent d'attirer plus de femmes vers le secteur IT, non seulement pour lutter contre la pénurie de Talents qui se répand, mais aussi parce qu’une féminisation des équipes permettrait, selon les professionnels interrogés, une meilleure communication au sein des services IT. Les "geekettes" aideront-elles les DSI à mieux servir le business de leur entreprise en parlant un langage plus facilement compréhensible par le commun des mortels ?!

Harry Gooding, directeur clientèle à Mortimer Spinks, explique : « C’est un cercle vicieux. Les femmes ne postulent pas dans l’IT parce qu’il n’y a pas assez de femmes déjà en poste dans ces métiers. C’est un problème d’image, les entreprises doivent démontrer l’attractivité de leurs métiers pour les femmes ». Selon Sheila Flavell, les écoles d’informatique doivent s'efforcer d'attirer plus de femmes sur leurs bancs, notamment les plus jeunes, "à l’âge où les stéréotypes de genre ne sont pas encore trop prégnants".

Valorisation de role models tels que Marissa Mayer, attractivité des métiers pour les femmes, lutte précoce contre les stéréotypes : les voies du progrès sont tracées. La révolution aura-t-elle eu lieu quand un père ou une mère diront « tu seras une geek, ma fille » ?

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