Publié le 21 octobre 2011

Les économistes Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo, deux des auteurs de La Machine à trier, ont été longuement interviewés par « Les Matins » de France Culture jeudi 20 octobre. Voici la vidéo de l’entretien :

L’entretien débute en revenant sur l’inquiétante tendance du chômage des jeunes : un creusement du fossé (par rapport aux adultes) dans les années 80-90 et une forte hausse sur une période très courte : fin 2010, le taux chômage des 15-24 ans était de 24% -contre 8% dans les années 90.

Néanmoins, Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo expliquent leur scepticisme à l’égard de la notion de "fracture générationnelle" : la « valeur travail » et la volonté de fonder une famille demeurent fondamentaux chez les jeunes. En revanche, la fracture qui s’est créée au sein de la jeunesse française entre diplômés et non diplômés serait de plus en plus grave, ces derniers développant une méfiance à l’égard de l’Etat et de la démocratie qui les porterait vers la radicalisation.

Les auteurs expliquent en quoi les non diplômés sont les premières victimes du chômage des jeunes en France : 3 ans après leur sortie système scolaire, ils sont trois fois plus souvent au chômage que les diplômés. Cette « divergence de destins » se nourrit dès l’école puisque 20% de chaque génération sort du système scolaire sans diplôme. Pour eux, l’insertion devient quasiment impossible : CDI inaccessible de fait, difficultés à se loger, absence d’aides sociales...

Pour casser cette « machine à trier », des réformes fondamentales seraient nécessaires.

Réforme de l’école

Comme le montrent les enquêtes PISA, l’école en France reproduit les inégalités plus fortement que dans la plupart des pays de l’OCDE. Ainsi, aujourd’hui, 20% des jeunes de 15 ans - issus surtout des milieux les plus défavorisés - ne maîtrisent pas les « savoirs de base » (lecture, écriture et mathématiques élémentaires).

Pour expliquer cet échec cuisant, les auteurs de La Machine à trier mettent en avant plusieurs tendances de l’école en France qu'ils jugent archaïques :

  • Plus de 2 jeunes sur 3 ne travaillent jamais en groupe, alors que c’est la règle dans la plupart des pays développés. La France est l’un des pays du monde, avec le Japon et la Corée, où les élèves passent le plus de temps à prendre des notes, passivement, alors que le professeur écrit au tableau ou dicte.
  • L’école française est obsédée des notes et du classement, contrairement au Danemark -par exemple- dont les performances du système éducatif sont, pourtant, meilleures.

Outre la nécessaire évolution des méthodes, qui nécessitent une meilleure formation des enseignants à la pédagogie, les auteurs mettent en avant plusieurs nécessités :

  • Agir dès le plus jeune âge (écoles maternelle et primaire), pour développer des « capacités non cognitives » déterminantes pour l’avenir professionnel.
  • Cibler les jeunes les plus en difficulté.

Réforme du marché du travail et du service public de l’emploi

Les non diplômés ne peuvent se construire de parcours professionnels car ils cumulent les CDD en raison d’un marché du travail trop rigide, dual, et très hiérarchisé. L’Atelier de l’Emploi y reviendra.

Par ailleurs, Pierre Cahuc se prononce en faveur de l’accompagnement des demandeurs d’emploi par les agences (privées) d’emploi, en s’appuyant sur les bons résultats de pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Australie en la matière. S’il ne nie pas que la constitution d’un partenariat efficace prenne du temps, le réseau des agences entreprises travail temporaires, ancrées dans les bassins d’emploi et bénéficiant d’une expérience solide, constituerait un atout sérieux en faveur de l’insertion. Par ailleurs, les agences d’emploi permettraient une plus grande réactivité face aux crises.

Réforme du système social

Selon Stéphane Carcillo, qui conclut l’entretien, la priorité de la France en matière d’insertion des jeunes doit être le million de jeunes qui n’ont pas de diplôme et ne sont ni en emploi, ni en formation (les NEET, en anglais). L’Atelier de l’Emploi développera prochainement la question de la deuxième chance qui doit leur être offerte.

  • Les écoles de la deuxième chance, notamment, doivent être multipliées -alors qu’elles n’offrent pour l’instant que 12000 places.
  • Le bénéfice du RSA doit être sensiblement élargi, alors qu’il n’a été étendu aux moins de 25 ans qu'à la condition qu'ils aient travaillé deux ans au cours des trois dernières années ;  ainsi, le RSA n'est perçu que par à peine plus de 8000 jeunes aujourd’hui.
    Parallèlement, ces jeunes doivent bénéficier de formations qualifiantes, comme le pratiquent la Grande-Bretagne, la Finlande ou les Pays-Bas. –qui contrôlent le suivi des formations prévues.
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