Publié le 27 juillet 2015

emmanuel_davidenkoff_tsunami_numériqueA l’occasion de sa sélection pour la 20e édition du prix littéraire de la Fondation ManpowerGroup et HEC Paris, qui sera remis le 8 octobre prochain, L’Atelier de l’Emploi a rencontré ce spécialiste de l’éducation et des questions d’apprentissages numériques, et par ailleurs directeur de la rédaction de l’Etudiant.

Dans votre livre, vous évoquez les outils (tablettes...), les innovations pédagogiques (MOOCs, design thinking, flipped-classrooms) et des nouvelles formes de certifications qui remettent en cause la transmission verticale des savoirs. Comment transforment-ils l'éducation ?

Emmanuel Davidenkoff. Contrairement à ce qu’on lit ou dit souvent, ce n’est pas la technologie qui améliore la pédagogie ; selon moi, c’est l’usage qui en est fait ! La technologie est toujours un outil qui porte en lui un potentiel de changement, mais qui peut aussi se révéler contreproductif s’il est mal utilisé. On le voit à chaque fois qu’une nouvelle technologie apparaît : des voix s’élèvent pour expliquer combien cela va révolutionner l’éducation… Mais ce n’est pas aussi simple ! Il existe des cas assez révélateurs d’une confiance parfois aveugle dans le pouvoir éducatif de la technologie.

« Ce qui pousse aujourd’hui l’innovation dans le domaine de l’éducation, c’est moins la technologie que la conviction qu’il faut changer la façon d’enseigner »

Par exemple, quand l’aviation apparaît, certains aux Etats-Unis ont pensé : « C’est génial, on va enseigner la géographie aux enfants… dans l’avion, cela va être très vivant pour les élèves ! » Et ils l’ont fait ! Des photos de cette expérience datant de 1927 sont disponibles dans les archives du New York Times : on y voit des enfants, deux par table, et au fond, une maîtresse qui tient une longue baguette pointée sur un globe. Elle fait donc classe dans un avion…

enfant-classe-avionNew York Times 306-NT-520A-6 in National Archives - “To-day’s Aerial Geography Lesson”

Ce que je retiens de cette expérience, c’est que le recours à la technologie n’améliore pas nécessairement la pédagogie, et l’on peut même dire que cela a le potentiel de la dégrader : pour faire un cours normal avec des tables, des chaises et un tableau, on est clairement mieux sur la terre ferme et dans le silence que dans les airs avec une carlingue qui devait faire un boucan incroyable !

Certes, mais les outils numériques paraissent plus adaptés à l’environnement scolaire...

Selon moi, introduire des tablettes dans une classe sans changer l’approche pédagogique, ça ne sert pas à grand-chose. Non seulement elles ne vont pas améliorer les apprentissages, mais elles risquent de les dégrader : c’est un outil distrayant, les élèves vont s’en servir pour tout autre chose que le cours, pour aller sur les réseaux sociaux, par exemple…

Comment développer des innovations utiles pour l’école ?

Ce qui pousse aujourd’hui l’innovation dans le domaine de l’éducation, c’est moins la technologie que la conviction qu’il faut changer la façon d’enseigner.

« Introduire des tablettes dans une classe sans changer l’approche pédagogique, ça ne sert pas à grand-chose. »

Nous avons hérité de systèmes de formation très industrialisés, calqués sur le modèle du professeur solitaire devant ses élèves qui prennent des notes et sont ensuite évalués sur des contrôles d’apprentissage par cœur.

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Et ce modèle, ce n’est plus le bon ! Aujourd’hui, il est possible de mettre en place des « classes inversées » très aisément, en s'appuyant sur les savoirs disponibles sur internet. Le principe est simple : les élèves apprennent le cours à la maison alors que la classe sert à vérifier l’acquisition des connaissances et à les mettre en œuvre.

9822065314_7e5f8636ef_zPourquoi changer le modèle d’apprentissage traditionnel ?

Nous sommes en train de comprendre que nous allons être en concurrence avec l’intelligence artificielle. Dès qu’une tâche est à la fois reproductible et répétitive, les machines s’en acquittent beaucoup mieux que nous. Si les écoles de commerce et d’ingénieurs du monde entier continuent à enseigner de cette manière, elles vont former à Bac + 5 des personnes qui vont se retrouver dans quelques années face à la même situation que les travailleurs agricoles au moment de l’arrivée de la moissonneuse-batteuse. Les machines se sont déjà substituées à la force physique de l’homme, l’ont ensuite remplacé pour des tâches basiques comme le calcul pour, aujourd’hui, entrer en compétition avec la force intellectuelle, qu’on acquiert à travers des formations à Bac+5.

Le digital a un impact fort sur les métiers. Comment la digitalisation de l'enseignement peut-elle préparer aux compétences de demain ?

La formule gagnante pour préparer au métier demain, c’est « IA + X ». Je m’explique : IA, c’est l’Intelligence Artificielle et X, c’est nous. La question essentielle est alors de savoir comment on travaille avec le digital. En effet, tout cursus de formation aujourd’hui doit se poser la question de la place de l’IA demain dans ce métier-là, faire le point sur les compétences à donner pour la maîtriser ainsi que sur les compétences manquantes à l’IA que l’élève doit développer.

« Si les écoles de commerce et d’ingénieurs du monde entier continuent à enseigner de cette manière […] elles vont se retrouver dans quelques années face à la même situation que les agriculteurs au moment de l’arrivée de la moissonneuse-batteuse. »

robot-helpComment développer la complémentarité des métiers avec les IA de demain ?

Je prends un exemple : quel sera l’intérêt demain de recruter un vivier de futurs médecins sur des questionnaires à choix multiple qui exigent du par cœur, alors qu’un smartphone connecté aux immenses bases de données de santé fait mieux ? Il faut se concentrer sur les actions que les ordinateurs auront plus de mal à réaliser. Je pense notamment à la créativité, à la capacité à sortir des îlots spécialisés, verticaux et disciplinaires, à prendre des risques, à formuler un projet commun et à donner du sens, ou encore à penser autrement.

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Autre exemple : les chauffeurs de taxi. Si leur formation comprenait du droit et de la sociologie, et offrait une compréhension des technologies automobiles, ils comprendraient que leur véritable concurrent n’est pas Uber mais la Google car. Au final, nous devons absolument penser en termes de coopération avec les machines. Depuis quelques années déjà, la machine bat les plus grands champions aux échecs. Cependant, si une machine coopère avec un être humain, seul capable de trouver des solutions innovantes, alors, ensemble, ils peuvent battre la machine. C’est avec ce type de raisonnement que nous pouvons aller vers des innovations de type design thinking, une approche de l’innovation au croisement de la pensée analytique (preuve chiffrée) et de la pensée intuitive.

Le numérique change la formation à l’école, mais comment le voyez-vous changer la formation en continue, tout au long de la vie ? 

Le numérique offre aujourd’hui une grande souplesse pour la formation des adultes, notamment dans le domaine de l’informatique. La grande question est de savoir si cela va s’étendre à d’autres domaines, et comment ? Ce type de formation, facilité par la prise de contact entre employeur et employé sur les réseaux sociaux, allie également faiblesse des coûts et souplesse d’utilisation. Par exemple, il est d’ores et déjà possible de suivre des cours en ligne, d’obtenir des certificats et des badges qui sont publiés sur LinkedIn et donc de devenir éligible aux emplois qui demandent ces compétences-là. C’est intéressant, cependant la formation purement à distance ne fonctionne pas bien lorsqu’elle est utilisée seule: l’idéal reste le blended-learning, mêlant distanciel et présentiel.

L'école et l'université sont-elles prêtes à affronter ces nouveaux défis ? Quels sont les obstacles ? 

Les obstacles sont très nombreux, le premier tenant à la façon dont les enseignants vivent leur rôle. Aujourd’hui, notamment dans le secondaire, le recrutement se fait avant tout sur le savoir disciplinaire. Et c’est pire dans l’enseignement supérieur où il n’existe pas de véritable formation pédagogique, les professeurs étant recrutés sur leur capacité à faire de la recherche… À mon avis, la solution est à trouver dans la formation continue des professeurs, aujourd’hui complètement sinistrée.

Avec le digital, quel sera alors le rôle des enseignants ? Comment les former pour qu'ils s’adaptent à ces nouvelles fonctions ?

Si vous approchez les enseignants avec une pensée idéologique leur disant « Mais enfin le monde est numérique, vous n’avez rien compris, il faut vous adapter », l’échec est assuré. Mais si vous leur dites, « Vous butez sur tel point, regardez, il existe cet outil qui m’a été très utile et qui peut vous aider », la partie est largement gagnée. A l’exemple du web centré sur l’utilisateur, c’est en partant du professeur, de ses besoins et problèmes, que l’on arrivera à changer les choses.

« Ce n’est pas “ le numérique ” qui résorbera à lui seul cette fracture mais bien un projet politique. »

Auprès des élèves, leur rôle évolue également : les professeurs vont devenir des accompagnateurs et des guides. Mais cela ne veut pas dire qu’ils vont se muer en gentils accompagnateurs ! Au contraire, nous aurons toujours besoin d’enseignants qui savent des choses, notamment pour transmettre des connaissances, pour savoir les chercher et faire la distinction entre de bonnes et mauvaises sources. Et ce mélange est très positif : c’est une augmentation du métier plutôt qu’un remplacement.

Vous décrivez une école actuelle très élitiste qui laisse de côté un bon nombre d'élèves, souvent d'origine modeste. Comment faire pour que le numérique n’aggrave pas cette fracture et, au contraire, la résorbe ?

La fracture numérique existe : elle n’est pas liée à l’accès aux technologies mais à l’éducation aux usages. Elle est identique à la fracture télévisuelle : selon les familles, la télévision peut être vécue comme un accès à la culture ou comme un objet purement récréatif. La seule solution pour pallier ces inégalités ? Que l’école s’empare des technologies et explique que l’on peut faire autre chose des outils que du divertissement. Ce n’est pas « le numérique » qui résorbera à lui seul cette fracture, mais bien un projet politique ! Paradoxalement, les Français continuent de plébisciter le système actuel, très compétitif, y compris ceux qui en pâtissent. Si l’on souhaite une société ultra sélective, dans laquelle on mesure sans cesse les performances à coup de tests, c’est possible : le numérique peut le faire. Mais si, au contraire, on veut une société équitable, le numérique peut développer des outils d’apprentissage adaptatif grâce auxquels les élèves peuvent apprendre à leur rythme et à différents endroits, et pas seulement dans le cadre de l’école. Toujours, et tous le temps, il faut revenir au projet politique qui doit présider l’usage que l’on fait – et que l’on fera – du numérique.

Rendez-vous ici pour découvrir les autres lauréats de la 20eme édition du Prix ManpowerGroup.

Crédit image : Davidenkoff_Emmanuel © Julien-Falsimagne

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