Publié le 28 octobre 2015

« Le monde devient trop rapide, trop complexe, trop connecté pour qu’une entreprise trouve toutes les réponses par elle-même » selon Yochai Benkler, enseignant à la Faculté de droit de Harvard. Aujourd’hui, il n’est pas le seul à penser que le modèle de l’innovation fermée ne suffit plus pour prendre (et conserver) un avantage concurrentiel.

Prenant le contre-pied du modèle traditionnel de R&D, l’innovation ouverte permet, selon ses défenseurs, de libérer les talents et d’agiliser les entreprises. Rencontre avec Claudio Vandi, directeur de l’Open Innovation à Numa, accélérateur de startup de projets d’innovation et d’événements communautaires implanté à Paris . Avec son équipe, il a créé les premiers programmes d’Innovation Ouverte , le dernier réunissant 6 partenaires publics et privés autour de Datacity.paris.

Qu’est-ce que l’open innovation, selon vous ?

Claudio Vandi. Selon moi, il y a deux réponses. Cela peut être une ouverture :

  • du champ de vision qu’une entreprise se donne pour explorer de nouvelles opportunités de projets dans l’idée de regarder au-delà de sa spécialité,
  • des limites de l’entreprise, qui va accepter de casser ses propres murs pour s’ouvrir à ses clients, ses prestataires et son écosystème.

Quelles en sont les vertus ?

Nous vivons dans un monde où personne ne sait ce qu’il va se passer. L’époque où les entreprises établissaient un plan stratégique pour les années à venir est terminée. Aujourd’hui, nous arrivons à un moment de l’histoire où il faut être plus agile et plus attentif. Plus opportuniste aussi !

"Aujourd’hui, nous arrivons à un moment de l’histoire où il faut être plus agile et plus attentif. Plus opportuniste aussi !"

Ouvrir son entreprise, c’est rendre possible cette agilité : mieux détecter les changements de l’environnement, être attentif aux signaux faibles sur le marché ou dans les technologies. Mieux, cela permet de s’entourer de davantage de personnes, qui pourront beaucoup plus rapidement travailler avec vous pour créer de nouveaux produits. Le temps séparant la détection et l’action s’en trouve réduit car, dans une entreprise ouverte, ce ne sont pas que les murs extérieurs qui deviennent poreux, ce sont aussi les cloisons entre les départements à l’intérieur de l’entreprise.

Les grands groupes ont donc tout intérêt à s’entourer de start-ups ?

Il ne faut pas réduire l’open innovation à la collaboration avec les start-ups. Pour moi, une entreprise qui revendique une ouverture à travers l’innovation ouverte aura déjà une relation différente à :

  • ses prestataires, qui deviennent davantage des partenaires que des prestataires,
  • ses clients eux-mêmes, qui ont l’information la plus riche sur leur propre besoin,
  • en interne, avec ses propres salariés.

Sauter le pas, c’est pour cette « entreprise étendue » le moyen d’améliorer sa compréhension du marché car tous ses salariés, ainsi que ses différents partenaires, peuvent devenir des sources d’innovations des produits et des services !

A un niveau plus opérationnel, comment mettre en place une dynamique d’innovation ouverte dans une entreprise aujourd’hui ?

C’est une question de culture et de compétences. Ces dernières sont à mettre au second plan, même s’il paraît nécessaire d’apprendre certaines techniques : mener un entretien utilisateurs, prototyper, apprendre à porter un projet en mode itératif…

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Mais le vrai enjeu, c’est la culture d’entreprise : elles reposent souvent sur des non-dits, des interdictions implicites et des hiérarchies qui risquent de bloquer d’emblée une dynamique d’open innovation. C’est pourquoi il est important d’encourager explicitement ce mouvement d’ouverture, de créer des systèmes qui incentivent les personnes qui ont envie de porter un projet, ou d’améliorer un service et de leur redonner une culture entrepreneuriale.

En résumé, il ne faut pas se contenter de dire « C’est possible », mais prendre des mesures pour encourager les initiatives et faire le pari de l’autonomie. A partir de là, vous avez des chances d’avoir des volontaires pour porter des projets !

Y a-t-il des étapes pour introduire l’Open Innovation dans une entreprise ?

Les parcours internes de création de projets passent par plusieurs étapes :

  • Sensibiliser l’ensemble des salariés sur l’Open Innovation et sur le mode start-up : les rassurer, leur dire qu’il ne faut pas forcément avoir 100 000 euros pour lancer un projet. C’est là où l’angle numérique est intéressant car c’est le moyen le plus rapide de créer et d’itérer un projet, bien plus simple que dans le BTP ou les télécoms !
  • Identifier les volontaires : des « personnalités » qui ont envie de se lancer et d’apprendre, ou qui ont envie de résoudre un problème en commun avec des collaborateurs avec lesquels ils n’ont pas l’habitude de travailler.
  • Les aider à développer leur projet : par exemple en les faisant travailler dans un lieu qui diffère de leur espace de travail habituel, pour les aider à sortir du cadre, à s’autonomiser etc.
  • Proposer de la formation : du coaching, des échanges avec des experts, tout cela peut leur permettre d’élargir le spectre de leur compétence et de concrétiser leurs projets.
  • Les laisser se développer en autonomie !

Tout cela est du domaine de l’entrepreneuriat, et l’on parle même aujourd’hui d’intrapreneuriat. Ce n’est plus une question de hiérarchie, c’est une question de motivation ! Il faut identifier les talents qui ont ce désir d’entreprendre, parfois sans jamais l’avoir exprimé. L’Open Innovation, c’est une transformation managériale avant d’être une transformation numérique.

Aujourd’hui, les grandes entreprises s’ouvrent-elles à l’open innovation ?

Longtemps, on a dit que l’innovation n’était accessible aux grandes entreprises que par l’achat de start-ups… C’est peut-être vrai, mais l’on ne dit jamais pourquoi. La véritable raison, c’est que ces grandes entreprises ont eu tendance à laisser plus de liberté à des externes qu’à leurs propres employés !

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Aujourd’hui, ça a changé, celles-ci essaient d’autonomiser leurs collaborateurs, et c’est une excellente chose, à plusieurs égards : déjà parce que ces employés connaissent mieux le marché et ont une plus grande expérience de l’entreprise, mais aussi parce qu’elles donnent l’opportunité à des salariés expérimentés de produire de la valeur pour leur entreprise – et de s’y exprimer.

Quelle place pour les RH ?

Ce sont toujours des interlocuteurs précieux pour lancer un projet d’Open Innovation. Pourquoi ? Parce qu’il faut libérer du temps, faire travailler les salariés ailleurs que sur leur lieu de travail, briser les silos en faisant collaborer des salariés de différents départements. L’open innovation met en question l’organisation interne : il est donc difficile de faire un projet de ce genre sans l’accord – et l’aide – des RH !

"L’open innovation met en question l’organisation interne : il est donc difficile de faire un projet de ce genre sans l’accord – et l’aide – des RH !"

Sur ce type de projet, nos principaux interlocuteurs sont les départements innovation, les équipes marketing et les RH. Ces derniers jouent très souvent le rôle d’avocats auprès des instances décisionnaires, mais aussi auprès du management qu’ils doivent convaincre de passer d’un contrôle à une posture de mentoring vis-à-vis des collaborateurs.

Si les RH doivent convaincre, quel est le ROI de l’Open Innovation ?

Le principal, c’est la réduction du « time to market » des produits. Parce que travailler en proximité avec ses clients ou ses prestataires, cela permet de gagner du temps... beaucoup de temps. Travailler en proximité, c’est réduire l’échelle de lieu, de temps et de distance entre les acteurs d’un projet, clients compris. Créer de la transversalité, par exemple, permet de pouvoir prendre des décisions plus rapidement, là où les processus hiérarchiques peuvent faire perdre un temps inouï…

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Les RH peuvent plaider en faveur de tout cela, faire gagner du temps et de l’intelligence. Le contre-exemple, qui est typique des silos où l’on concentre l’innovation à quelques personnes, peut se résumer en une phrase que l’on entend dans ce cas-là : « Maintenant, ça il va falloir le vendre en interne ! » Ça, c’est quelque chose qu’on entend jamais dans un projet ouvert, car tout le monde y est engagé.

L’Open Innovation permet-elle de fidéliser ses salariés ?

En menant en interne des projets que l’on a coutume d’externaliser, on élargit le spectre de compétences des salariés. La transversalité en entreprise, c’est la transversalité des compétences. Les RH ont tous les arguments pour lancer l’entreprise dans le monde de l’Open Innovation !

Si l’open innovation a tant d’avantages, pourquoi cela n’est-il pas plus répandu ?

Selon mon expérience, il y a une perception ambivalente de l’innovation ouverte chez les RH. D’un côté, ils apprécient l’idée de faire émerger les talents et les idées, mais de l’autre, le fait de sélectionner certains projets et pas d’autres leur déplaît… Forcément, il y a des gens qui seront écartés ! Ce que je tiens à leur dire, c’est que non seulement cette sélection existe déjà et se manifeste par des écarts de salaires, mais aussi que, en effet, l’open innovation n’est pas forcément pour tout le monde : si vous voulez vraiment prendre tout le monde, vous risquez de perdre les meilleurs !

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L’autre contre-argument que j’entends souvent, c’est que les meilleurs salariés, encouragés par des parcours d’innovation ouverte, risquent de partir monter leur propre entreprise. L’open innovation ferait fuir les talents ! A cela, je réponds que l’ancienne entreprise peut très bien investir dans la nouvelle, et que cela offre une possibilité exceptionnelle de fabriquer son propre écosystème avec toutes les start-ups des anciens.

En résumé, que diriez-vous à un DRH pour le convaincre de « s’ouvrir à l’open innovation » ?

Les RH doivent prendre le risque d’innover. Tant que l’on ne bouge pas, on ne prend pas de risques. Mais avec la transformation digitale, aujourd’hui, les risques ne se gênent pas pour venir par eux-mêmes !

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