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Le futur du travail dans l’entreprise (2/2) : … sans l’entreprise ?

Le numérique donne le pouvoir aux individus. Au point de rendre l'entreprise obsolète et d'annoncer une ère de la coopération universelle de tous avec tous ? Avant cette hypothétique paix perpétuelle, l'irruption des nouvelles technologies dans la société et l'économie pose la question fondamentale de la définition du travail, alors que la frontière avec le loisir devient toujours plus ténue.

> Article publié par l’Atelier de l’emploi sur Internet Actu

Le numérique sape les fondements historiques de “l’entreprise”. Hors de celle-ci, point de travail ? L’entreprise n’a pourtant pas toujours existé en tant que telle ni dans sa forme actuelle, c’est une construction sociale… dont le numérique déstabilise les fondations. Car, aujourd’hui, les “nouvelles technologies” ne sont plus seulement des outils à son service, elles constituent aussi de nouveaux moyens de production, de mesure de la valeur et de rétribution. Est-ce au point de déconnecter radicalement le travail de l’entité “entreprise” ? Cette question était au coeur des échanges sur l’avenir du travail, lors du dernier festival Futur en Seine.

Avec le numérique, tout s’automatise progressivement, ou presque : les caissières de supermarché s’effacent, les ouvriers se font rares, les voitures sans conducteurs et articles écrits par des robots deviennent une réalité… Cette rapidité du progrès technologique nous conduit à repenser en profondeur les notions de “travail” et de “salaire”

Les machines prennent-elles le travail ?

RobotUne récente étude de McKinsey sur les technologies de rupture qui vont bouleverser nos économies et nos vies laisse craindre que cette automatisation généralisée n’augmente le chômage et ne creuse le fossé entre les plus qualifiés et ceux qui n’auront pas bénéficié de la formation suffisante pour bien vivre ce changement. Plusieurs auteurs contemporains comme Marc Andreesen (et son célèbre “Le logiciel dévore le monde”), ou John Evans (et son “Une fois que votre travail aura disparu”) partagent ce point de vue : les technologies détruisent l’emploi.

Deux chiffres édifiants appuient cette vision :

  • Kodak embauche 140 000 salariés et croule sous les dettes, tout l’inverse d’Instagram – racheté à prix d’or par Facebook – et de ses 13 salariés, rappelle Benjamin Tincq, deOuiShare, pour résumer le paradoxe ;
  • les géants du numérique tels que Google, Microsoft, Apple, Facebook, ou encore Intel emploient aujourd’hui quelque 150 à 200 000 personnes à eux tous quand, hier, General Electric comptait à elle seule 300 000 salariés… Pour Henri Seydoux, PDG du concepteur de drones et de kits mains libres Parrot, c’est la preuve que nous n’en sommes qu’au début de la massification du chômage…

Bien sûr, les activités et productions de Kodak et Instagram ne sont pas vraiment comparables, pas plus que General Eletric ne l’est avec les géants de l’internet. Reste que ces entreprises sont les symboles de leur époque et des formes d’organisation du marché – et du marché du travail notamment.

Benjamin Tincq de OuiShare

Image : Benjamin Tincq de OuiShare, lors de l’atelier Digiwork de la Fing à Futur en Seine, via L’Atelier de l’emploi.

Nous n’aurions encore rien vu des tensions sociales qui pourraient se dessiner à l’avenir : le modèle de la start-up pour tous et des individus entrepreneurs d’eux-mêmes, ces radieux freelances planétaires… ne serait qu’un rêve de nantis, de “bobos”… Cette vision pessimiste est même revendiquée par Henri Seydoux, qui craint que nous n’ayons plus rien d’”utile” à créer – utile au sens de “répondant à des besoins primaires”. Dans ce monde “d’artistes” (voir notre précédent billet), tout le monde n’aura pas une place.

oDesk

Page d’accueil d’oDesk, l’une des nombreuses plateformes pour travailleurs freelances disponibles en ligne, à l’image de Fievrr, qui sont autant encensées que critiquées.

Travail et salariat : des notions obsolètes ?

Cette destruction engendrée par le numérique préfigure-t-elle une grande phase de création d’emplois, comme le veut la théorie de la destruction créatrice de Schumpeter ? De nouvelles Trente, Quarante ou Cinquante glorieuses sont-elles devant nous, comme nous y invitait Philippe Lemoine ? De nouveaux emplois – aujourd’hui encore inconnus, ou presque – se substitueront-ils à ceux qui sont aujourd’hui balayés par les technologies et la mondialisation ?

Les économies “industrialisées” n’auraient-elles pas muté en basculant dans une ère d’abondance matérielle (ou plus précisément “immatérielle”) qui, par nature, rendrait notre conception du travail archaïque ? La crise financière, qui a mis tant de gens au chômage et dans la rue, est-elle le symptôme de la fin d’un monde, du début d’un grand chaos qui défie notre capacité à bâtir un Nouveau Monde sur les ruines de l’ancien ? Quand certains redoutent le néant, d’autres tentent de se projeter dans ce monde qui ne se dévoile qu’en clair-obscur, entre l’ombre des usines qui ferment et le pâle soleil de la Silicon Valley

La marchandisation de soi

Tous les emplois pourront-ils être remplacés par des données ? Certains le pensent, qualifiant même le Big Data de “nouvel or noir”.

Le numérique porte en lui une marchandisation de soi inédite, qu’elle soit explicite – on vend ses services comme on vend sa voiture sur Le Bon Coin (aujourd’hui deuxième site emploi de France), on tweete pour se faire remarquer des recruteurs (le personal branding, le marketing de soi, devient même une capacité à cultiver) – ou implicite (toute information devient monétisable, tous nos comportements sur le web sont susceptibles d’être “trackés” et dévoilés à des fins de vente…).

“Les données sont le nouvel or noir” par EMC, spécialiste du Big Data en entreprise, via Frenchweb.

Dans ce Nouveau Monde où même la vie privée devient marchande émergent les problématiques du travail “caché”, “invisible” ou “gratuit”– selon les appellations. Pour Antonio Casilli, spécialiste de la sociologie des réseaux à Télécom Paris Tech, ce sont “de nouvelles formes d’exploitation du travail” qui prennent forme aujourd’hui avec le Digital Labor. A l’ère du weasure(contraction de work et leasure, travail et loisir), le travail est partout : nous produisons constamment de la donnée “en nous amusant”, sans être rémunérés. Une nouvelle forme d’exploitation tout simplement, mais débarrassée de la conscience de la servitude : “au XIXe siècle, l’exploitation c’est beaucoup d’aliénation pour peu d’efficacité ; au XXe, c’est peu d’aliénation pour beaucoup d’efficacité”.

Pour autant, parce qu’il permet notamment de faire du loisir un travail, et vice-versa, le numérique a rendu possible la construction collective de biens communs à l’échelle internationale, sans rémunération, dont Wikipedia est le meilleur exemple.

De nouvelles conceptions de la création de valeur peuvent désormais être explorées :

  • la valeur du réseau : aujourd’hui, la productivité est le problème des robots, la nouvelle richesse est celle du réseau, de la mise en relation des idées ;
  • la richesse du nombre : “1 milliard de personnes travaillent gratuitement pour Facebook”, avance Benjamin Tincq de OuiShare ; et le crowdsourcing est de la captation gratuite de valeur à L’âge de la multitude, par externalisation sans rémunération de ce qui autrefois avait un coût et s’avérait moins efficace, car plus aliénant, estime encore Antonio Casilli.

Les solutions des architectes du Nouveau Monde

pièces de monnaieCes nouvelles formes de contributions ont-elles vocation à être rémunérées ? Si oui, comment ? Par un salaire ? Une rétribution symbolique ? Autre chose ?… Plusieurs acteurs du numérique proposent de nouveaux modèles de mesure de la valeur et de la rémunération, qui visent davantage une maximisation du bonheur et de la justice sociale, que “la croissance pour la croissance” :

  • Les value driven networks (ou “réseaux guidés par la valeur”) comme Sensorica ou CocconProjects : les contributions sont acceptées à priori, puis la communauté juge de leur valeur, et les rémunère en conséquence. Le contributeur peut ensuite devenir sociétaire.
  • La Peer production License (ou “licence de production de pairs à pairs”, modèle défendu par Michael Bauwens, fondateur de la P2P Foundation) : toutes les personnes contribuant à la production d’un bien commun peuvent en bénéficier gratuitement, les autres doivent payer une licence pour l’exploiter (comme si Wikipedia n’était accessible gratuitement qu’à ses contributeurs).
  • La redistribution de la taxe sur les données (proposition de Colin & Collin, auteurs du rapport sur la fiscalité de numérique) : une partie de la valeur de Facebook est créée par les utilisateurs, elle pourrait être taxée pour les rétribuer. La valeur d’usage devient ainsi une valeur marchande, celle du Prosommateur.
  • Le micro-paiement universel (Universal micro-payment system) proposé par Jaron Lanier. Ce qui provoque le chômage dans une économie où les données sont si précieuses, c’est la gratuité de l’information : toute contribution devrait donc être rémunérée (plus aucune donnée ne serait jamais créée gratuitement dans ce modèle, comme si le moindre post sur Facebook nous rapportait de l’argent).
  • L’économie du partage, en plein boom, qui supprime des intermédiaires et permet de monétiser des actifs qui, auparavant, ne l’étaient pas : c’est le modèle d’AirBnB, qui permet à chacun d’être rémunéré en qualité d’hôte – même si cela pose d’autres questions de régulation.
  • L’invention d’un nouveau système monétaire virtuel, comme celui des Bitcoins, qui viendrait se substituer à celui qui existe actuellement.
  • Ou encore, le revenu de base inconditionnel (proche du revenu minimum garanti).

Mais qui dominera le futur ?

Who Owns the FutureA qui appartient le futur ?, interroge Jaron Lanier, quand Antonio Casilli décrit “une lutte pour se voir réattribuer la valeur créée”. Dès lors, en érigeant de nouvelles normes de la valeur du travail et de la rémunération, les architectes du Nouveau Monde vont-ils créer les conditions du bonheur et de l’égalité pour tous ? Rien n’est moins sûr, prévient Alain d’Iribarne, chercheur au CNRS, car “le bien commun est commun pour le groupe social qui le considère comme tel”.

Selon lui, les nouveaux modèles nés de la transformation numérique ne font pas exception : à l’instar du modèle de l’entreprise, ils sont le produit d’une construction sociale. Alors, le numérique va-t-il faire émerger une inédite organisation mondiale des coopérations individuelles ou, à l’inverse, de nouveaux modèles de domination à une échelle tout aussi spectaculaire ? Quel film de science-fiction sera notre réalité demain, pouvons-nous encore écrire son scénario ?

> Le premier billet :
Le futur du travail dans l’entreprise (1/2) : l’agilité… ou le néant