Publié le 22 novembre 2017

ENTRETIEN. Dans son dernier livre, Charles-Edouard Bouée, Président-directeur général de Roland Berger, projette le lecteur dans un futur où l’intelligence artificielle prend une place exponentielle. Un ouvrage qui n’a ni vocation à effrayer ou à faire rêver, mais à alerter : l’avènement de l’IA doit être anticipé pour permettre à tous d’en recueillir les bénéfices. Comment ? Le lauréat des Prix de la Fondation ManpowerGroup-HEC Paris a répondu à toutes nos questions.

La 22e édition des Prix de la Fondation ManpowerGroup-HEC Paris a mis à l’honneur la thématique de l’intelligence artificielle, au centre de « La Chute de l’Empire humain » (mars 2017, Grasset), l’ouvrage de Charles-Edouard Bouée, en collaboration avec François Roche. Une œuvre prospective originale qui a séduit le jury et a été récompensée par deux prix : le Grand Prix de la Fondation ManpowerGroup-HEC Paris "Agir pour demain" et le Prix de la Fondation ManpowerGroup-Elèves HEC "Agir pour demain".

Dans « La Chute de l’Empire humain », Charles-Edouard Bouée retrace l’histoire parfois méconnue de l’intelligence artificielle, et se projette jusqu’en 2038, date choisie pour l’apparition d’une « singularité », c’est à dire l’avènement d’une superintelligence dépassant l’intelligence humaine.

Si nous n’en sommes pas encore là, les progrès de l’intelligence artificielle posent déjà des questions fondamentales sur l’avenir de notre société et sur la condition humaine en général : jusqu’où ira l’autonomie des robots et leur liberté de décision ? Quelle place pour les hommes dans un univers contrôlé par les robots ? Comment se préparer à l’émergence de machines plus intelligentes que l’homme ? Nous avons abordé toutes ces questions lors d’un entretien avec Charles-Edouard Bouée.

HReview. Pouvez-vous dresser un état des lieux de l'intelligence artificielle aujourd'hui ?

Charles-Edouard Bouée. Vous aurez certainement remarqué que l’intelligence artificielle est déjà partout dans notre vie ! Il peut s’agir de l’assistant à commande vocale de votre smartphone, du chatbot qui répond à la question que vous posez à votre banquier, ou encore des machines qui animent les parties de jeux vidéo en ligne.

Au-delà de ces exemples tirés de notre quotidien, la forte résurgence de l’intelligence artificielle comme domaine de recherche s’explique par la conjugaison de plusieurs phénomènes. D’une part, la puissance de calcul des superordinateurs a atteint des niveaux inédits ; d’autre part, les algorithmes sont désormais en capacité de structurer ces données en grande masse. Pourtant, nous sommes encore loin de ce que j’appellerai une intelligence artificielle complète.

« L’intelligence artificielle est déjà partout dans notre vie ! […] Pourtant, nous sommes encore loin d’une intelligence artificielle complète. »

Aujourd’hui, le concept dominant est celui du machine learning, ou du deep learning, qui désigne la capacité des machines à analyser des données pour apprendre des langages ou comprendre des images. Les prochaines étapes sont le machine reasoning, c’est-à-dire une machine en capacité de raisonner, puis, à horizon plus lointain, une machine capable de se programmer elle-même par le truchement d’algorithmes génétiques. C’est ainsi que nous pourrions voir émerger, un jour, la « singularité » pour les machines, c’est-à-dire leur capacité à s'auto-améliorer, en ayant conscience d'elles-mêmes, telle que je la décris dans la dernière partie de mon livre.

Autre caractéristique notable concernant l’intelligence artificielle : son effervescence à travers le monde entier. En plus de la Silicon Valley, elle est présente à Los Angeles (nouvel eldorado des startuppers américains, aussi appelé la Silicon Beach), à New York, à Miami, ou encore à Montréal, qui fait figure de nouveau centre émergent en la matière. Outre-Atlantique, Paris et Zurich sont également à la pointe. Toujours plus à l’Est, la Russie et la Chine sont aux avant-postes.

 

HReview. Quelles sont vos inquiétudes face à ce déploiement massif qui concerne tous les secteurs économiques ?

Charles-Edouard Bouée. A moyen-terme, ma plus grande inquiétude concerne la capacité des décideurs économiques et politiques à être conscients du changement fondamental qui va advenir. Aujourd’hui, le thème de l’intelligence artificielle est sur toutes les lèvres, sur tous les écrans ; de nombreux ouvrages lui sont consacrés. Pourtant, on ne peut pas dire que ces travaux présentent toujours une analyse fine et nuancée. Je parlerai même d’une tendance à l’« AI-washing » pour qualifier cet effet de mode. En résulte une forme de paradoxe, puisque malgré une présence forte dans les médias et dans le débat public, la prise de conscience reste partielle.

De mon point de vue, l’intelligence artificielle sera à l’origine de la prochaine révolution industrielle. Son déploiement va amener la société à changer dans son ensemble, à commencer par les entreprises, qui vont devoir repenser leur modèle économique et leur organisation. Ce que j’anticipe en particulier, c’est la généralisation de l’intelligence artificielle portative, qui sera en capacité d’augmenter l’être humain.

« La prise de conscience des impacts de l’IA sur la société reste partielle. »

Il faut imaginer que chaque individu, demain, pourra bientôt disposer d’un assistant personnel intelligent, qui l’accompagnera, comme son ombre, dans la sphère professionnelle comme privée. Nous serons donc tous connectés via cet assistant personnel, et non plus au travers des réseaux sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui. De mon point de vue, il s’agit là d’un futur hautement désirable, puisqu’il permettra aux citoyens et aux consommateurs de reprendre le contrôle face aux grands acteurs du numérique (Google, Facebook, Amazon, Apple…mais aussi Uber, Airbnb), sans passer par une quelconque interface comme c’est le cas aujourd’hui.

Mais attention, ce changement majeur impose d’y être préparé de manière adéquate. Il appartient donc aux décideurs d’en anticiper les impacts sur la société et les secteurs économiques, afin que les individus puissent en tirer tous les bénéfices.

Une autre inquiétude concerne un horizon plus lointain, que je place autour des années 2040 dans mon livre. Il s’agit du moment où l’intelligence artificielle atteindra la singularité, et de ce fait, aura des capacités cognitives supérieures à celles de l'homme. La bonne nouvelle, c’est que nous avons encore pas mal de temps devant nous pour y réfléchir…

HReview. Quelles entreprises pourraient sortir gagnantes de cette mutation ?

Charles-Edouard Bouée. Sans pour autant prétendre lire l’avenir, je peux au moins affirmer que, contrairement à la croyance populaire, les GAFA et leurs homologues chinois, les BAT, ne seront pas nécessairement les grands gagnants de cette nouvelle révolution industrielle. Et ce, même si ces entreprises disposent aujourd’hui d’une belle longueur d’avance, qu’il s’agisse de moyens financiers, de capacité de calcul ou de données disponibles.

« Certaines entreprises traditionnelles pourraient tirer leur épingle du jeu, en combinant IA et activités historiques. »

Les prochaines licornes à émerger seront probablement les startups de l’IA, notamment des fournisseurs d’intelligence artificielle portative, ou les entreprises qui proposeront des produits ou services innovants en s'appuyant sur l'IA. Je pense aussi que certaines entreprises traditionnelles pourraient bien tirer leur épingle du jeu, en combinant leurs activités historiques avec l’intelligence artificielle.

De la même manière que les citoyens auront l’opportunité de reprendre le contrôle, ces entreprises seront en capacité de rétablir une relation directe avec leurs clients, sans recourir à des plateformes, comme elles le font aujourd’hui pour vendre leurs produits et services.

Cela paraît peut-être difficile à imaginer, mais il ne faut pas oublier que les grandes entreprises du mobile qui dominaient le marché il y a dix ans seulement ont quasiment toutes disparues. De la même manière, personne ne se figurait, en 2000, se faire livrer tout type de produit en quelques jours comme c’est le cas aujourd’hui. On considère ces services comme acquis aujourd’hui, mais à regarder 15 ans en arrière, c’était une toute autre histoire…

HReview. Comment voyez-vous l'évolution du travail en entreprise d'ici à 10 ans ?

Charles-Edouard Bouée. Je crois que nous allons vivre une décennie relativement inconfortable. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’une période de transition sur le marché du travail. A vrai dire, nous vivons déjà une forme de transition, avec l’émergence du travail à la tâche ou à la mission.

Il ne faut pas pour autant perdre de vue que l’intelligence artificielle promet de nombreux bénéfices. Les tâches répétitives, qu'elles soient manuelles ou intellectuelles, sont amenées à disparaître. . L’intelligence artificielle portative prendra en charge ces tâches, tandis que l’être humain augmenté pourra se concentrer sur la valeur ajoutée, la créativité… bref, tout ce que la machine n’est pas capable de faire.

« L’intelligence artificielle pourrait réduire à néant la fracture digitale. »

A mon sens, on entrera alors dans une nouvelle ère pour le travail, avec l’apparition de nouveaux métiers. Il faut également noter que la généralisation de ces assistants intelligents permettra de réduire à néant la fracture digitale qui caractérise aujourd’hui le marché du travail. Alors qu’aujourd’hui, les individus ne disposant pas des bonnes compétences ont du mal à s’intégrer sur le marché du travail, demain, notre assistant intelligent pourra nous former et proposer son aide.

C’est donc un constat équilibré que je propose dans « La Chute de l’empire humain ». Il ne s’agit pas de se projeter, ni dans un futur idyllique qui verrait l’intelligence artificielle régler tous les problèmes, ni dans un futur cauchemardesque théâtre d’une confrontation destructrice entre les hommes et robots. Je préfère imaginer ce que je considère, et avec moi les nombreux experts que j’ai interrogés, comme un futur probable, qui peut de fait servir à alerter les décideurs sur les conséquences et les impacts de toutes ces mutations à venir.

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