Publié le 23 novembre 2017

ENTRETIEN. Et si les entreprises avaient tout intérêt à se laisser pirater de l’intérieur ? Dans leur livre « Makestorming », Marie-Noéline Viguié et Stéphanie Bacquere, toutes deux pionnières du mouvement corporate hacking en France, proposent des pistes très concrètes pour intégrer progressivement la culture des startups aux grandes organisations et permettre à chacun de gagner en autonomie et en créativité, au service de l’innovation. Mode d’emploi avec Marie-Noéline Viguié.

Et si pour hacker une grande entreprise, on pouvait commencer… par changer la façon d’allouer ses places de parking ? Cet exemple, a priori anodin, figure pourtant parmi les nombreux retours d’expérience qui nourrissent l’ouvrage de Marie-Noéline Viguié et Stéphanie Bacquere , « Makestorming – Le guide du corporate hacking » (mai 2016, Diateino).

Le livre, récompensé par deux prix lors de la 22e édition des Prix Fondation ManpowerGroup-HEC Paris, est un véritable appel à la désobéissance constructive et à la collaboration dynamique en entreprise. Selon les auteures, le corporate hacking permet de sortir les grandes entreprises d’une torpeur due à des hiérarchies trop rigides, et qui entraîne souvent la démotivation des collaborateurs. Un « piratage interne » bienveillant qui repose sur le « makestorming », une approche qui se propose de révolutionner le travail collaboratif, en érigeant la volonté de « faire » en véritable philosophie.

Mais comment hacker les organisations parfois rigides des entreprises ? En quoi consiste le makestorming ? Comment favoriser l’empowerment des collaborateurs et l’agilité de l’entreprise simultanément ? Éléments de réponse avec Marie-Noéline Viguié.

HReview. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste l'approche makestorming ?

Marie-Noéline Viguié. L’approche du makestorming est au centre du corporate hacking tel que nous le concevons avec Stéphanie Bacquere, au sein de nod-A (ndlr : la société de conseil que Marie-Noéline Viguié a fondée avec Stéphanie Bacquere). Les clients qui s’adressaient à nous étaient en demande d’une manière de travailler différente, mais avaient du mal à la mettre en œuvre au sein de leur structure respective.

Beaucoup exprimaient une envie sincère de bien faire leur travail, mais étaient un peu découragés, car ils sentaient que les process et l’organisation existants ne les autorisaient pas à réaliser leurs objectifs. lls voulaient pouvoir contourner certaines règles pour faire les choses avec plus d’efficacité, quitte à prendre à rebours les process traditionnels et rigides des entreprises.

En parallèle, nous avions également constaté que les temps de travail collaboratif accouchaient de beaucoup de plans d’action… mais au final de très peu d’actions concrètes. Avec le makestorming, nous proposons donc une façon différente d’aborder la collaboration, en appliquant des techniques inspirées de la culture des makers.

 

HReview. Cette notion de « corporate hacking » reçoit-elle un bon accueil en France ? Comment procédez-vous pour « hacker » l’entreprise ?

Marie-Noéline Viguié. Le corporate hacking, popularisé notamment au Canada, fonctionne très bien en France, où l’on sent une vraie volonté de faire évoluer la culture corporate, perçue comme très rigide. On assiste donc à l’émergence d’un nouveau mouvement, partout dans le monde, qui permet le regroupement d’individus et le partage de bonnes pratiques autour de cette notion. C’est très important de réaliser qu’on n’est pas seul lorsqu’on a l’envie de faire bouger les lignes !

« On sent en France une volonté de faire évoluer la culture corporate, perçue comme rigide. »

Concrètement, nous intervenons de plusieurs manières, en fonction de la demande exprimée par nos clients. Il peut s’agir d’un sujet précis comme la refonte d’un processus ou d’une expérience-client en « mode sprint ». Notre travail s’étale alors sur 2 à 5 jours et selon les sujets, nous allons chercher les compétences qui manquent pour prototyper rapidement. Nous proposons également des formations en entreprise, par le biais d’outils facilitant le makestorming au sein de certains services spécifiques.

L’acculturation au corporate hacking prend du temps, exige de changer ses réflexes et requiert une formation spécifique. L’un des objectifs du livre « Makestorming » est d’ailleurs d’aider les entreprises à détecter les corporate hackers qui se cachent au sein de leurs effectifs. Les premiers intéressés ne sont pas toujours conscients de leur potentiel ! Nous les aidons à débusquer ces corporate hackers qui s’ignorent.

HReview. Avez-vous identifié un profil type de corporate hacker ?

Marie-Noéline Viguié. Il n’y a pas vraiment de profil type, mais il me semble qu’il y a une volonté commune chez tous ceux qui ont ce potentiel : tous souhaitent que leur travail soit épanouissant et qu’il ne soit pas subi. Ils croient tous en la mission de leur entreprise, et ont la volonté de bien faire leur travail. Ils ne sont pas toujours autonomes dans leurs tâches quotidiennes mais aspirent à le devenir.

Enfin, les corporate hackers sont bien souvent plus âgés qu’on pourrait le penser, avec une moyenne au-dessus des 40 ans. Cette maturité professionnelle leur confère une connaissance fine des rouages de l’entreprise… mais aussi de ses failles. A l’inverse, si les millenials expriment fréquemment le souhait de travailler dans une structure aux process plus souples et itératifs, ils sont en réalité plus formatés que les collaborateurs plus expérimentés.

« Les millenials sont souvent plus formatés que les collaborateurs expérimentés. »

C’est une forme de paradoxe que l’on peut peut-être relier à la valeur de l’obéissance inculquée tout au long du parcours éducatif en France. Finalement, les nouvelles générations accordent encore de l’importance à l’autorité. Parallèlement, ils ont une autre conception de leur parcours professionnel et vont avoir davantage tendance à quitter une entreprise si les process ne leurs plaisent pas, plutôt que d’essayer de changer les choses de l’intérieur.

HReview. Comment le makestorming peut-il stimuler le travail collaboratif et l'innovation ?

Marie-Noéline Viguié. Mon expérience professionnelle m’a amenée à beaucoup pratiquer le travail collaboratif ; j’ai d’ailleurs participé aux premières structures de design thinking en France. On réunissait beaucoup de profils différents autour d’une table, mais au final, ce qui en sortait restait de l’ordre de la déclaration d’intention, avec une sorte de comité de pilotage en charge de définir le terrain d’action. Pour moi, ce n’est pas vraiment de la collaboration : la vraie collaboration intervient lorsque tout le monde est à égalité, au même niveau autour d’une table, pour faire quelque chose ensemble.

A partir du moment où on fabrique quelque chose, on réengage le corps ; cela permet à l’objet prototypé de faire sens, et de dépasser les simples postures. En réintroduisant du concret et en combinant les expertises, on fait appel à l’excellence de chacun.

HReview. Quel type de projet faut-il choisir pour mener à bien son premier "corporate hack"?

Marie-Noéline Viguié. Idéalement, le corporate hacking s’exprime mieux lorsqu’on traite de projets avec une possibilité de créer quelque chose de concret et de testable rapidement. Mais je dirais qu’il n’y a pas de domaine d’activité spécifique à privilégier. En revanche, le corporate hacking prend tout son sens là où une frustration a été identifiée. Qui dit frustration, dit aussi motivation à changer le système ! Les zones de risques et de failles sont également des terrains propices pour le hacker.

« Le corporate hacking consiste à mettre en place une culture de l’audace et de l’action. »

Certains projets RH peuvent également très bien s’y prêter, notamment tout ce qui concerne la formation des managers et des employés à la rébellion constructive en entreprise. Il n’est pas rare d’entendre les dirigeants exprimer des attentes en matière de prise d’initiative de leurs employés ; dans le même temps, ces derniers nous confient souvent avoir l’impression que leur hiérarchie bloque toute démarche proactive ou sortant du cadre établi.

C’est une forme de hiatus improductif qu’il faut absolument dépasser. Du point de vue du management, le corporate hack consiste justement à mettre en place une culture de l’audace et de l’action, pour éviter ces situations où chacun attend que les choses se mettent en œuvre toutes seules.

HReview. Comment voyez-vous l'évolution du travail en entreprise d'ici à 10 ans ?

Marie-Noéline Viguié. Le monde du travail se trouve aujourd’hui à un moment charnière, voire critique. De mon point de vue, il est crucial pour les entreprises d’encourager dès aujourd’hui le « désapprentissage » et de favoriser l’acquisition des nouveaux réflexes de travail. Je suis également partisane du développement de « startup studios » internes.

Chaque collaborateur doit désormais être considéré comme le porteur d’un projet ou d’une idée, que l’entreprise peut aider à développer. C’est une véritable révolution qui change complètement la donne et inverse le rapport de force entre collaborateurs et entreprises.

Ce bouleversement concerne aussi le recrutement : demain, la plupart des candidats arriveront avec leur projet et interrogeront les entreprises sur leur capacité à les accompagner dans son développement. Pour attirer à soi les meilleurs talents de demain, il faut donc dès maintenant initier une vraie dynamique d’innovation.

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