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Chômage & pénurie de Talents : qui est coupable ?

Le chômage est devenu normal dans les pays industrialisés. Dans le même temps, les employeurs ont de plus en plus de mal à trouver les compétences dont ils ont besoin. Comment l'expliquer ?

Les employeurs ont de plus en plus de mal à trouver les compétences dont ils ont besoin. Qui est coupable de cette “Grande Inadéquation” ? Ce discours est-il le cache-nez de la frilosité d’employeurs négligeant l’importance de la « richesse humaine », ou révèle-t-il des maux plus profonds ? Le débat est lancé par le New York Times, l’Atelier de l’Emploi le décrypte.

En France, le chômage de masse est installé depuis si longtemps qu’il est devenu commun de présenter comme une conséquence fatale de la mondialisation de l’économie : on aurait « tout essayé ». Certains, évoquant une « préférence française pour le chômage », considèrent plutôt qu’il s’agirait d’un choix délibéré. Pourtant, cette dure réalité s’est répandue en Europe et frappe désormais des « eldorados de l’emploi » comme les Etats-Unis, au point qu’on se demande outre-Atlantique si un taux de chômage de 8% serait devenu une « nouvelle norme ».

Does a Skills Gap contribute to high unemployment ? Débat NY TimesDans ce désordre global, la pénurie de Talents s’aggravemalgré une « armée de réserve » qui ne demande qu’à travailler, les entreprises disent éprouver toujours plus de difficultés à trouver les profils nécessaires à leur croissance – donc à l’emploi.Ce discours n’est-il qu’un prétexte pour maquiller leur négligence des « richesses humaines » ? C’est la question que pose le New York Times.

Peter Cappelli, professeur de management et directeur du Centre des Ressources humaines de la Wharton School, accuse clairement les employeurs. Il estime que c’est leur frilosité, pour ne pas dire leur « pingrerie », qui est à l’origine du sous-emploi. Qui n’a jamais entendu l’histoire du demandeur d’emploi qui n’obtient même pas un entretien alors qu’il possède les diplômes requis pour un poste ?

Des employeurs frileux et pingres ?

Pour Peter Cappelli, les recruteurs sont coupables, en ne recherchant que des candidats occupant déjà exactement le même poste que celui qu’ils cherchent à pourvoir. Les jeunes sont les premières victimes de ce conservatisme, qui cacherait avant tout la volonté d’esquiver la complexité.

Peter Cappelli« Si vous ne trouvez pas la bonne personne pour le job que vous proposez, vous êtes peut-être en cause. » Pour changer les mentalités et empêcher les employeurs de toujours « se défausser sur un « marché de l’emploi » en berne », Peter Cappelli suggère de recourir à un « test » :

  • Avez-vous tout simplement essayé de proposer des salaires plus élevés pour attirer la perle si rare ?
  • Exigez-vous l’impossible en termes de compétences ?
  • Etes-vous sûr de ne pas pouvoir former quelqu’un ? La vacance d’un poste ne vous coûte-t-elle pas plus cher que la formation d’un (bon) candidat ?
  • Vous reprochez aux écoles et universités de former des clones, mais les avez-vous aidées à éviter cette tendance ?

Des systèmes d’enseignement et de formation dépassés

Cette frilosité, – ce « court-termisme » –  des employeurs joue certainement un rôle dans le chômage, notamment des jeunes diplômés. Mais, comme l’a montré le McKinsey Global Institute, la nouvelle donne économique mondiale fait aussi son œuvre : dans les économies développées, le chômage est aussi une conséquence directe de la « Grande Inadéquation » issue des bouleversements technologiques et de la “nouvelle division internationale du travail”.

Cécilia Conrad, économiste et doyenne de l’université de Pomona en Californie, en fait le constat abrupt : n’ayant pas suivi le rythme des transformations économiques et sociales, les systèmes d’enseignement et de formation sont dépassés.
Le virus du chômage se répand partoutJeff Joerres (PDG de ManpowerGroup) et Elaine Chao (ancien ministre américain du Travail de l’administration Clinton et chercheur émérite à l’Heritage Foundation) abondent dans le même sens : les études de ManpowerGroup sur la pénurie de Talents montrent clairement que nombre d’emplois disponibles ne peuvent tout simplement pas être pourvus, faute des compétences nécessaires. Loin de n’être qu’un « trou d’air » conjoncturel, la crise a agi comme un révélateur de dysfonctionnements structurels.

Compétitivité des pays et des individus, même combat ?

Elaine Chao tire la sonnette d’alarme : si la retraite des baby boomers donnera l’illusion d’une amélioration de la situation, l’origine du problème demeure : les yeux rivés sur le court terme, les employeurs et les pouvoirs publics négligent l’importance de l’investissement dans la formation continue, pourtant indispensable pour développer la « compétitivité » des individus, qui doivent pouvoir « réactualiser leurs compétences pour répondre aux exigences d’une économie en constante évolution. » Les compétences requises dans les secteurs en forte croissance  seraient la priorité car, d’après elle, la difficulté à trouver des ingénieurs, informaticiens et commerciaux aux Etats-Unis comme en Europe est tout sauf un hasard.

Top 10 pénurie en zone EMEA

Comment faire ? La réponse de Jeff Joerres est claire : la seule solution viable à long terme réside dans des collaborations étroites entre les employeurs, l’Etat et les systèmes de formation – initiale comme continue. Liz Shuler, secrétaire et trésorière de l’importante fédération syndicale américaine AFL-CIO, n’en pense pas moins : pour répondre aux nouveaux défis de la compétitivité et du chômage, une vision globale de la formation tout au long de la vie doit être mise en œuvre au sein de « collectifs d’activité » (filières). Parce que beaucoup d’employeurs sous-investissent dans la formation par peur de la perte de salariés quittant leur entreprise une fois formés, la solution résiderait dans la mise en place d’un véritable dialogue partenarial entre les employeurs et les syndicats, au niveau local. En France, la spécialiste Ludivine Calamel a montré combien ces collaborations locales pouvaient servir l’emploi

Le débat est lancé. Vision de long terme et confiance semblent être la clé des solutions à la « Grande Inadéquation ».