Publié le 15 février 2018

ENTRETIEN. Alors que le secteur du numérique est freiné dans son développement par une pénurie de compétences touchant de nombreux métiers, les femmes y restent minoritaires. Une situation de déséquilibre qui interpelle particulièrement les acteurs de l’insertion professionnelle. La féminisation du secteur est au cœur de l’appel à projets Makeuses, lancé par la Fondation Simplon et ses partenaires, dont la Fondation ManpowerGroup.

Frédéric Bardeau, cofondateur du projet Simplon.co, une « fabrique solidaire » de programmateurs informatiques, Bernard Nebout, Directeur de la Fondation ManpowerGroup et Catherine Luquet, Responsable Education à la Fondation SNCF, reviennent sur la genèse du projet Makeuses, qui vise à faire émerger et accompagner des projets de féminisation du secteur de la tech, mais aussi sur les enjeux sociétaux liés à la féminisation du secteur du numérique.


HReview. Quelles sont les motivations qui vous ont poussés à lancer l'appel à projets #Makeuses ?

Frédéric Bardeau. La première de nos motivations, c’est de casser les codes et de favoriser l’emploi. Aujourd’hui, les femmes se sentent éloignées des métiers techniques du numérique parce qu’ils sont encore trop stéréotypés et « genrés ». Nous sommes convaincus que plus tôt les femmes seront sensibilisées aux stéréotypes de genre qui s’appliquent au numérique, plus elles se sentiront concernées et légitimes pour se lancer dans l’aventure numérique.

En tant qu’acteurs de l’insertion professionnelle, nous nous devons de prendre des initiatives et de permettre aux femmes de saisir toutes les opportunités du numérique, et ce d’autant plus que ses compétences et ses métiers sont en forte tension et qu’on manque de candidats. Nous le faisons déjà depuis 2013 pour les métiers de la programmation informatique : sur 2 056 apprenants ayant suivi une formation Simplon.co, 35% sont des femmes. Avec #Makeuses nous poussons les feux dans le domaine de la fabrication numérique !

Catherine Luquet. L’appel à projets #Makeuses s’inscrit dans un projet global soutenu par la Fondation SNCF,  qui favorise les parcours féminins dans les métiers du numérique. Lors d'une première phase, nous nous sommes concentrés sur les raisons qui freinent les femmes dans leur accès au numérique. Avec #Makeuses, nous voulons montrer que certaines ont non seulement franchi le pas, mais aussi sont capables de monter des projets. Ces #Makeuses vont être de véritables modèles : donner confiance et envie à d’autres de les suivre.

Bernard Nebout. Notre Fondation a fait le choix de défendre la cause des femmes et leur place dans l’entreprise et, plus largement dans la société. Par ailleurs, ManpowerGroup est confronté, chaque jour, à la pénurie de compétences qui touche le secteur numérique. Cela freine son potentiel de développement et nuit plus généralement à l’économie de notre pays. Ces métiers en forte tension offrent pourtant des opportunités importantes d’emplois aux jeunes femmes et cet appel à projet devrait concourir à en faire prendre conscience.

HReview. Jusque dans les années 1980, les femmes étaient très nombreuses à travailler dans le secteur informatique. Elles représentent maintenant moins de 25% des développeurs web. Comment les aider à (re)trouver leur place dans le secteur ?

Frédéric Bardeau. En continuant à s’associer entre acteurs publics, acteurs de la formation professionnelle et du secteur de l’Economie sociale et solidaire (ESS) pour créer des projets comme #Makeuses. C’est un travail de longue haleine mais plus nous créerons des synergies, plus les principales intéressées seront sensibilisées et plus elles saisiront la chance que leur offre le numérique. Car c’est grâce à des actions comme #Makeuses qu’on peut participer à déconstruire les préjugés, bousculer les idées reçues et former plus de femmes à ces dits métiers.

Bernard Nebout. Cette évolution (ou plutôt régression) démontre bien qu’il s’agit là d’un problème culturel ou sociétal et non pas d’une quelconque inadéquation entre les qualités ou aptitudes que pourraient avoir les femmes à investir ses métiers. Nous sommes confrontés au problème des représentations que se font les jeunes sur les parcours professionnels qui s’offrent à eux. Les stéréotypes de genre ont la vie dure et nous devons les combattre dès le plus jeune âge. C’est une tâche qui est de la responsabilité de tous : parents, entreprises, éducation nationale. Nous devons agir de façon concertée et énergique pour faire bouger les mentalités.

Catherine Luquet. C’est en effet tout l’enjeu de nos programmes #Makeuses : montrer que c’est possible et que certaines le font déjà. C’est vrai que, pour le moment, les modèles ou leaders dans ce domaine sont exclusivement des hommes. Pourtant, on commence à voir des femmes présenter des projets, et même développer des startups.

HReview. Pour quelles raisons est-ce important, selon vous, de favoriser la mixité dans le secteur du numérique ?

Catherine Luquet. Favoriser la mixité, c’est favoriser les changements de regards et la diversité des points de vue. On le voit bien dans l’entreprise : la mixité apporte une vision plus large, plus exhaustive. Promouvoir la place des femmes dans le numérique, ce sera sûrement lui donner une dimension plus humaine. 

Frédéric Bardeau. Les métiers du numérique, contrairement à leur représentation souvent trop portée sur leur aspect technique, impliquent également des compétences sociales et transversales comme la relation client essentielle à la gestion de projet. Les femmes, au même titre que les hommes, peuvent parfaitement y trouver un intérêt et s’y épanouir et y apporter toute leur valeur ajoutée, c’est donc clairement un plus pour le secteur et pour notre pays.

D’autre part, on manque cruellement de profils qualifiés dans les métiers du numérique. Un rapport de France Stratégie a chiffré à plusieurs milliards d’euros et plusieurs points de PIB le manque à gagner induit par la discrimination des femmes dans l’économie et les entreprises ! C’est une discrimination, et une erreur, que nous ne pouvons pas nous permettre !

Enfin, il y a une question de fond supplémentaire : comment ne pas s’inquiéter de l’avènement d’un secteur du numérique – et de technologies – principalement inventé, opéré et développé par des hommes ? Oui : nous prenons le risque de voir apparaître des technologies genrées, machistes et donc encore plus de discriminatoires !

Les IA, les algorithmes et les applications doivent être créées autant par des hommes que par des femmes pour être représentatives, neutres et équilibrées. On a dit que les premières générations d’airbags de voitures – conçus par des ingénieurs principalement masculins - tuaient les femmes car ils avaient été “calés” sur la taille moyenne d’un homme et donc se révélaient inadaptés et dangereux pour les femmes : imaginez la même chose pour le numérique…

Bernard Nebout. Ce secteur est déjà l’un des plus dynamiques en matière de création d’emplois ; il devrait continuer à connaître une forte croissance dans les années à venir. Nous ne pouvons pas accepter d’être freinés dans un secteur aussi stratégique par le manque de compétences disponibles alors que la moitié féminine de notre population semble écartée de ce domaine pour de mauvaises raisons. D’autre part, là comme ailleurs, la mixité permet d’avoir des approches complémentaires et enrichissantes qui ne peuvent que profiter au développement de ce secteur d’activité. L’empowerment des femmes est devenu aujourd’hui une nécessité et une urgence absolue pour l’ensemble de notre société. 

Catherine Luquet. En effet, la raison semble évidente lorsque l’on voit les bénéfices que retirent les organisations dans lesquelles un équilibre a été réalisé entre hommes et femmes. L’égalité hommes-femmes fait également partie des valeurs que souhaite défendre notre groupe au travers de sa fondation.

HReview. A côté de l’appel à projets #Makeuses, quelles actions conduisez-vous en faveur de la mixité et de la parité dans le monde professionnel ?

Catherine Luquet. La Fondation SNCF est engagée dans des actions qui visent à favoriser la place des jeunes filles dans le domaine scientifique. Là encore, les femmes sont encore trop peu nombreuses à s’orienter vers des carrières scientifiques ; elles rencontrent les mêmes problèmes de légitimité. C’est donc pour faire évoluer les choses que la Fondation SNCF soutient des initiatives dès le plus jeune âge, montrant aux jeunes filles qu’elles peuvent s’orienter vers ces filières. Plus largement, nous accompagnons des initiatives qui élargissent les choix d’orientation des jeunes filles. Enfin, grâce au mécénat de compétences, des salariés du groupe accompagnent des jeunes femmes dans leur parcours scolaire et leurs études.

Frédéric Bardeau. En 2017, nous avons lancé le programme Hackeuses ! en partenariat avec la Fondation SNCF : 40 femmes ont pu suivre gratuitement un cycle de découverte des métiers du numérique et d’initiation à la programmation. Elles ont bénéficié d’ateliers techniques mais aussi de visites de lieux phares, d’ateliers de déconstruction des stéréotypes de genre et de rencontres avec des figures d’identification pour favoriser la confiance en soi et le développement de vocations. A la fin du programme, 27 apprenantes ont candidaté à une formation qualifiante en développement web alors qu’elles n’étaient que 8 à s’y intéresser à l’entrée en formation ! Cette année, nous avons également lancé #misscode avec leboncoin sur ce même modèle.

HReview. Avez-vous un message à faire passer aux porteurs de projets, notamment les femmes, qui hésitent encore ?

Frédéric Bardeau. Lancez-vous !

Bernard Nebout. La première condition pour réussir est de faire le premier pas !

Catherine Luquet. OSEZ ! Ne vous posez pas de question : faites ce que vous avez envie de faire. Il n’y a pas de métiers d’hommes, juste des métiers où il y a beaucoup d’hommes.

 

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