Publié le 14 juin 2018

POINT DE VUE. Le déferlement de l’intelligence artificielle constitue un immense défi pour l’humanité, en transformant tous les secteurs de l’économie. Comment l’intelligence humaine pourra-t-elle se mesurer à une IA d’ores et déjà capable de diagnostiquer un cancer de la peau mieux que n’importe quel dermatologue ? Face à cette rivale apparemment supérieure, Laurent Alexandre refuse le fatalisme et nous exhorte à réagir. Au sein des entreprises, le rôle des professionnels des Ressources Humaines sera particulièrement crucial.

Dans « La guerre des intelligences » (Ed. Jean-Claude Lattès, 2017), Laurent Alexandre, énarque chirurgien, auteur et chef d’entreprise, l’affirme sans ambages : l’intelligence artificielle va arriver dans le monde du travail bien plus vite que nous le pensons. Défiant tous les pronostics, elle multiplie déjà sa rapidité d’apprentissage par 100 chaque année. Quand il faut 30 ans pour former un cerveau d’ingénieur ou de radiologue, seules quelques heures sont nécessaires pour « éduquer » une IA !

Alors, quelles conséquences pour le futur du travail ? Tous les scénarii sont sur la table, avec une certitude : aujourd’hui, personne n’est capable de prédire avec exactitude ce à quoi ressembleront les emplois de demain. Pour Laurent Alexandre, invité de la Matinale ManpowerGroup, la séparation des intelligences – humaines et artificielles – n’étant plus une option, charge à nous d’intégrer au mieux ce nouveau mélange au sein des entreprises, en ne laissant personne de côté.

Cela fait plus de 2 000 ans que la Machine doit tuer le travail !

Dans une période marquée par l’accélération technologique, les études alarmistes sur le futur du travail se multiplient. Mais, comme le rappelle Laurent Alexandre, à chaque révolution technologique se pose la question des mutations induites sur nos sociétés et sur le travail produit par les Hommes : « cela fait 2 200 ans que la Machine doit tuer le travail ! ». L’intelligence artificielle ne va pas détruire le travail, mais elle va le bouleverser. Quel que soit le secteur d’activité, la séparation de l’intelligence artificielle et de l’intelligence biologique n’est plus envisageable : l’IA n’existe que grâce à l’intelligence humaine, et l’intelligence humaine est bien souvent déjà augmentée au moyen de l’intelligence artificielle. On assiste donc à l’émergence d’un « fluide unique », où ces deux intelligences fonctionnent en complémentarité.

Dans les métiers des Ressources Humaines, cette évolution vers toujours plus d’intelligence artificielle est déjà sensible. Chatbot de recrutement, Data mining, entretien virtuel assisté d’IA… les progrès technologiques et les innovations développées par le secteur bouleversent déjà la façon dont les RRH pratiquent leur métier au quotidien. Volontiers provocateur, Laurent Alexandre va jusqu’à affirmer que « les Ressources Humaines seront demain à la tête d’un département IT ». Si cette fusion GRH/IT peut apparaître comme une rupture majeure pour beaucoup de professionnels, l’essayiste l’estime d’autant plus probable qu’elle est cohérente avec les transformations en cours dans la plupart des entreprises. « L’entreprise est vouée à changer de nature car la technologie devient hyper-technologique », prédit ainsi Laurent Alexandre.

Le RH devient l’interface des intelligences

Pour Laurent Alexandre, l’évolution des différents métiers des Ressources Humaines s’annonce aussi complexe que passionnante. Alors que les organisations vont incorporer de plus en plus d’intelligence artificielle, les professionnels des Ressources Humaines auront un rôle de médiateur : il faudra veiller à la synergie entre les intelligences humaines et artificielles, en inventant un langage commun en mesure de faire fructifier ce dialogue inédit. En d’autres termes, ce sont les DRH qui devront, au sein des entreprises, organiser toute les facettes de la relation entre l’IA et l’intelligence biologique. Coopétition, gouvernance, symbiose, co-évolution… sont autant d’interactions complexes et inédites que les Ressources Humaines auront à gérer dans l’entreprise de demain.

Une autre tâche d’ampleur pour les RRH concernera plus largement la gestion de l’incertitude dans les organisations. A l’« ère des cygnes noirs » initiée par le déferlement de l’IA, les Ressources Humaines devront intégrer une « gestion stratégique de l’incertitude », explique Laurent Alexandre. Qu’il s’agisse de l’environnement règlementaire, amené à évoluer progressivement à mesure que l’intelligence artificielle se déploie dans les entreprises, ou encore de la structure concurrentielle internationale, elle-aussi, en mouvement perpétuel.

Enfin, si la « bataille mondiale des compétences » identifiée par la ministre du Travail Muriel Pénicaud et la compétition pour les talents sont déjà largement engagées, le mouvement devrait s’accélérer avec l’avènement de l’intelligence artificielle. Dans ce contexte, la responsabilité des RRH en matière de marque-employeur et d’attractivité n’en sera que plus prégnante, tandis que les nouvelles aspirations des jeunes générations devront être prises en compte.

Vers plus de solidarité intellectuelle ?

Pour Laurent Alexandre, notre société court un risque majeur : celui de laisser se creuser une fracture entre les « naufragés de l’économie de la connaissance et du numérique » et les autres. En France, comme plus largement en Europe, la prise de conscience politique est en cours, mais demeure relativement tardive. D’où l’urgence de mener une réforme radicale du système d’éducation et de la formation professionnelle, sans quoi les inégalités en matière de capacités cognitives ne feront que se creuser, menaçant la cohésion de la société tout entière.

L’IA, sous sa forme actuelle, est encore incapable de faire face à la transversalité, les humanités, la multidisciplinarité, le travail de groupe ou encore l’esprit critique. L’éducation des nouvelles générations doit donc basculer vers ces compétences proprement humaines, plutôt que de se concentrer sur des qualifications techniques, estime l’entrepreneur. Il faut miser, dès aujourd’hui, sur des métiers complémentaires à l’IA et où l’intelligence des Hommes est encore supérieure à celle artificielle. La refonte de tout le système éducatif est donc primordiale : l’orientation vers des métiers où l’IA sera plus compétente que l’Homme est tout bonnement inutile. En parallèle, l’investissement dans la recherche en matière d’ingénierie pédagogique et de EdTech doit monter en puissance.

 

Dans ce contexte, les entreprises ont également une responsabilité majeure. En effet, l’émergence d’une société inclusive passe par l’intégration du plus grand nombre dans l’entreprise et le monde du travail. A la manœuvre, les professionnels des Ressources Humaines, dont le rôle sera de réinventer la formation, les trajectoires professionnelles et la mobilité dans les organisations. C’est pourquoi « les DRH ont une responsabilité sur l’avenir de la société beaucoup plus importante qu’ils ne l’imaginent », conclut Laurent Alexandre.

 

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