Publié le 2 décembre 2011

La Fondation Robert Schuman, "centre de recherches pour l'Europe", vient de publier une "Question d'Europe" de Branislav Stanicek (administrateur auprès du Comité des Régions de l'Union européenne) qui délivre sa vision de l'origine de la crise actuelle et des solutions à mettre en oeuvre : "L’impact de la crise financière sur l'emploi et l'inclusion sociale des jeunes. Que faire ?"

Cette analyse part d'un constat implacable : alors que les générations étaient égales devant les difficultés jusqu'à présent, les jeunes d'aujourd'hui sont, de loin, les premières victimes de la crise financière. Voudrait-on sacrifier une génération ?

Question d'Europe - Fondation Robert Schuman

"Les hommes politiques ne doivent surtout pas faire l'autruche, s’ils ne veulent pas que se propagent la grogne et les émeutes des jeunes observées ces derniers mois à la fois en Grèce, en Espagne, en Italie ou au Royaume-Uni. Comme l'a observé Rodney Barker, professeur de sociologie à la London School of Economics (LSE), "ce qui unit ces jeunes, c'est une pauvreté relative, l'absence d'emploi, ou des emplois précaires et une éducation pauvre". Ce sont des jeunes socialement exclus, mais technologiquement intégrés. Faiblement organisés politiquement, les jeunes sont devenus les premières victimes [...] et, avec la crise financière, les jeunes sont devenus une nouvelle "génération perdue" en Europe. Ce changement est mis en évidence à la fois par les données statistiques, les sondages et la perception de la situation par les jeunes eux-mêmes."

"L'effondrement historique de l'emploi en 2007-2008 pénalise surtout les jeunes"

L'auteur analyse ensuite les statistiques appuyant son affirmation.

"Quelques mois après l'effondrement de la banque américaine Lehman Brothers, les données collectées par le Bureau américain des statistiques d'emplois au 4ème trimestre 2008 ont montré un phénomène nouveau dans la participation des différentes tranches d'âge au marché du travail américain: une corrélation négative entre l'emploi des jeunes et celui des seniors. Si les longues séries de données relatives à la participation au marché du travail [...] montraient toujours une corrélation positive entre l'emploi des jeunes et celui des seniors - les chocs macroéconomiques affectant l'emploi de toutes les tranches d'âge de la même manière-, les données collectées en 2007 et 2008 font apparaître une dégradation brutale de cette corrélation et l'émergence d'un effet de ciseaux sans précédent.

L'emploi des jeunes de moins de 30 ans et celui des seniors de plus de 55 ans n'évoluent pas de manière corrélée et harmonisée comme nous avions l'habitude de l'observer ces 50 dernières années, l'emploi des jeunes s'étant littéralement effondré tandis que celui des seniors a même plutôt augmenté. [...]

Ce "déséquilibre entre l'emploi des jeunes et celui des plus âgés" serait le signe que les jeunes sont "le groupe le plus vulnérable dans la crise actuelle", soulignait récemment le Parlement européen.

Cette vulnérabilité particulière se retrouverait désormais même, désormais, sur des marchés du travail très flexibles comme aux États-Unis. Ainsi, selon Branislav Stanicek, "cette flexibilité ne s'applique pas à toutes les tranches d'âge. Il semblerait que le marché du travail soit devenu une voie à sens unique, les portes du travail ayant été seulement ouvertes aux plus âgés."

Le diagnostic ainsi formulé, l'auteur dresse une liste des priorités, parmi lesquelles figurent "la réduction des coûts de transaction, l'innovation, l'augmentation de la productivité, une plus grande mobilité,  la réorientation de nos systèmes d'éducation vers les besoins réels de l'économie."

Selon l'auteur, "les problèmes centraux viennent des éléments qui accroissent les coûts de transaction au sein du marché du travail ainsi qu'au sein de nos marchés domestiques et du marché mondial."

Que faire?

"En ce qui concerne la productivité, il faut rappeler que la réussite de l'Allemagne est le fruit de dix années d'augmentation de la productivité associée à des augmentations de salaires limitées. [...] En Italie, la productivité et le PIB baissent, tandis que les coûts du travail augmentent fortement entre 2000 et 2011.

La mobilité est liée à la productivité. Les pays dont la population est très mobile ont un marché du travail plus flexible et une croissance supérieure. Des études montrent que, dans les pays dont la population est plus mobile, le marché du travail est plus flexible. Dans les pays à mobilité élevée et dont le marché du travail est flexible, les jeunes ont tendance à être plus optimistes. Il n'est pas surprenant par conséquent qu'ils envisagent l'avenir avec plus d'optimisme dans les pays scandinaves que dans des pays plus au Sud comme l'Italie ou  la France [Cf. Étude Fondapol/Kairos sur la jeunesse, Paris, 2008-2009. Selon l'enquête IFOP de mai 2011 réalisée pour La mutuelle des étudiants (LMDE), 38 % des étudiants français ont souffert de dépression au cours de ces douze derniers mois. Pire, près de 75 % des étudiants ont le sentiment d'appartenir à une "génération sacrifiée"].

Branislav Stanicek souligne l'importance de "la réforme du système éducatif."

"Les décideurs politiques devraient considérer le système éducatif comme un atout important dans le développement d'une économie basée sur la connaissance.

Nous devons mieux soutenir la coopération et les réseaux entre les universités, les centres de recherche et les entreprises locales. Bien trop souvent, nos sociétés mettent l'accent sur la production en masse de diplômés dont les compétences ne correspondent pas aux besoins du marché du travail. C'est un gaspillage énorme tant pour les individus que pour la société.

Les coûts de l'éducation n'ont cessé d'augmenter, pourtant les nouveaux diplômés de l'année 2010 reçoivent un salaire inférieur de 10% à ceux perçus avant la période de crise, même hors inflation. En outre, une étude publiée en mai 2011 par l'université Rutgers a souligné que seuls 56% des diplômés de l'année 2010 avaient intégré le marché du travail à l'automne 2011, contre 90% en 2006/2007. Nous avons des programmes d'études plus coûteux qui créent beaucoup plus de diplômés chômeurs."

En conclusion, Branislav Stanicek insiste sur l'urgence à agir :

"Les jeunes qui pillent et détruisent les centres-villes britanniques, grecs, italiens ou espagnols, ne sont pas unis par un idéal politique, mais par la pauvreté relative, l'absence d'emploi ou des emplois précaires qui ne leur permettent pas d'être indépendants et par une éducation inadaptée au marché de l'emploi. [...]

Notre système politique a certainement besoin d'intégrer les jeunes politiquement et socialement. Pour la génération de nos parents, le lieu d'intégration social était surtout le travail [...]. Si nos sociétés ne répondent pas à cette demande d'intégration sociale et à ce besoin de se construire positivement en tant que membre d'une société, nous risquons d'accroître la confrontation violente et l'émergence de discours politiques radicalisés marqués par un populisme "jeune". [...] Il est urgent de réformer un système qui, avec des coûts toujours croissants, crée plus de "chômeurs diplômés"."

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>>> Consulter l'article sur le site des Echos.

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