Publié le 7 février 2012

En France, c’est le diplôme plutôt que l’âge qui fait office de critère de sélection de la « Machine à trier ». A l’inverse, dans les pays du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie), on peut véritablement parler de « génération sacrifiée ». Car là-bas, le diplôme n’est nullement un rempart contre le chômage.

Un chômage des jeunes 3 fois plus élevé que pour les adultes,  un jeune en emploi sur 3 est "travailleur pauvre"

Tunisie - jeunes femmes en colère

Dans une région où près de la moitié de la population a moins de 25 ans (cf les chiffres du programme Euromed-Jeunesse), les frustrations et la colère nées du chômage et de la précarité des jeunes ont été à la source des révolutions :

  • Le chômage des jeunes, au Maghreb, est trois fois plus élevé que chez les adultes. La Banque africaine de développement (BAD) déplore ainsi que « tandis que le taux de chômage des jeunes au niveau mondial était de 12 % en 2008, il était de 24 % en Algérie, de 18 % au Maroc et atteignait le taux alarmant  de 31 % en Tunisie ». Des chiffres qui, pourtant, « sous-estiment l’ampleur du problème puisque le taux de participation des jeunes au monde de l’emploi est inférieur à 50 % dans l’ensemble des trois pays. »
  • La BAD insiste également sur la gravité du « sous-emploi des jeunes ». En effet, les jeunes « travailleurs pauvres » sont légions au Maghreb : en Afrique du Nord, plus d’un tiers des jeunes ayant un emploi vivent encore avec leurs familles, avec un revenu familial de moins de 2 dollars par jour par membre de la famille.

Le « sous-emploi chronique des jeunes diplômés » : une inquiétante pénurie de talents

Sortie d'école à MarrakechMécaniquement, l’accroissement de la population a tendu les marchés du travail. En effet, la population en âge de travailler a plus que doublé entre 1980 et 2010 au Maghreb : il aurait fallu une croissance «à la chinoise» pour créer suffisamment d'emplois pour « absorber » cette « abondance de biens ». Ces pays sont loin du compte et la crise financière mondiale n’incite guère à l’optimisme, d’autant que la poussée démographique devrait durer jusqu’en 2020. Pour répondre à l’accroissement de la population en Algérie, par exemple, il serait nécessaire de doubler le nombre d’emplois existant sur le marché d’ici 2020.

Cet inquiétant contexte génère d’autant plus de frustrations que le diplôme ne protège pas du chômage et de la précarité au Maghreb, loin s’en faut. Le «sous-emploi chronique des jeunes diplômés » a ainsi été souligné par le chef de la délégation de l’Union Européenne lors d’une réunion récente des Conseils économiques et sociaux (CES) de la région méditerranéenne.

Note de la BAD - chômage jeunes au Maghreb

La note de politique « S'attaquer au chômage des jeunes au Maghreb » de la BAD a analysé les racines du mal. Certes, la crise économique mondiale a particulièrement impacté des « économies du Maghreb fortement dépendantes des marchés européen » -les premières victimes étant les jeunes et les femmes. Une situation aggravée par la « forte émigration qui a contribué indirectement au problème » en entraînant une fuite des talents. Mais selon la BAD, l’origine profonde, structurelle, du chômage des jeunes au Maghreb tiendrait surtout à un « déficit d’emplois décents », lié avant tout à une économie informelle trop importante, et à la pénurie de compétences

Un « déficit d’emplois décents » pour les jeunes : réduire l’économie informelle

« Peu d’emplois à haute valeur ajoutée « décents » sont créés dans les pays du Maghreb pour absorber la main-d’œuvre qualifiée. Par conséquent, les rendements de l’éducation et la productivité de la main-d’œuvre sont faibles ». La cause majeure, selon la BAD, serait la place bien trop importante occupée par un secteur informel qui représente entre 43 et 50 % de l’emploi non agricole total dans les pays du Maghreb, laquelle serait notamment liée aux « coûts élevés de l’embauche », à la « la rigidité des réglementations du marché du travail et la lenteur des progrès accomplis vers la mise en place d’économies totalement ouvertes ». Premières victimes : les jeunes femmes et les jeunes vivant dans les zones rurales.

Un « prolétariat d’universitaires » : développer le capital humain pour lutter contre la pénurie et la pauvreté

Etudiante marocaine« En essayant d’élargir l’accès à l’éducation, les écoles du Maghreb ont parfois sacrifié la qualité au profit de la quantité », souligne la BAD. Résultat : des diplômes dont on peut parfois douter (Françoise Gri s’étonne ainsi sur son blog de « candidats bac+2 convoqués pour un projet de recrutement et qui ne savent pas vraiment faire la différence entre nom et prénom ou qui ont besoin qu’on leur remplisse leur dossier administratif… ») et une « inadéquation des qualifications » -relayée notamment par cet article algérien.

Le sociologue Franz Schultheis, professeur à l’Université de St-Gall (Suisse) va plus loin et évoque « un prolétariat d’universitaires formé de gens disposant de hauts titres mais vivant dans la précarité. » Deux causes à cette tendance selon lui :

  • « Après le colonialisme, les Etats se sont inspirés du système éducatif français, lequel considère la maturité comme un but à atteindre pour la majorité des jeunes. Formellement, le système est conçu pour être accessible à tous les jeunes. Mais aucun débouché n’a été créé pour les jeunes gens arrivant au terme de leurs études. »
  • « Il n’y a pas de système dual efficace qui, parallèlement à la formation théorique, permettrait un apprentissage ouvrant la voie à la pratique professionnelle. »

A en croire cette dernière analyse, il semble que les défis de la modernisation des marchés du travail ainsi que des systèmes d’éducation et de formation soient assez similaires, à des degrés différents, à ceux que rencontre la « vieille Europe ».

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