Publié le 13 novembre 2015

ENTRETIEN. Les gentils finissent-ils toujours derniers ?  Au contraire, explique Emmanuel Jaffelin, agrégé de philosophie, qui se livre à un véritable éloge de la gentillesse en entreprise.

Le monde de l'entreprise valorise souvent les profils capables de faire preuve d'une certaine dureté, la percevant comme le signe d'une grande capacité à négocier. Pour réussir, il faudrait se faire plus "méchant" qu'on ne l'est... Et si, à force  de trop valoriser la performance, on ne risquait pas de faire d'un excès de gentillesse, une faute professionnelle ?

"Je peux me défendre contre la méchanceté ; je ne peux pas me défendre contre la gentillesse" disait Francis Blanche. Une pensée que rejoindrait volontiers Emmanuel Jaffelin, auteur d'un "Petit éloge de la gentillesse" (J'ai lu - 2011), et d'un "Éloge de la gentillesse à paraître chez Pocket. Aujourd'hui, avec "Éloge de la gentillesse en entreprise" (First Editions), le philosophe s'attaque au monde professionnel qui a, selon lui, beaucoup à gagner à réévaluer la gentillesse et ses bienfaits.

L’utilisation de ce terme, « gentillesse », dans le contexte de l’entreprise surprend. Quelle définition en donnez-vous ?

Gentilis, en latin, cela veut dire noble. Aujourd’hui, ce que je veux montrer, c’est que la gentillesse nous anoblit, non par la naissance, mais par de tous petits gestes ! Ma définition est simple : être gentil, c’est rendre service à quelqu’un qui vous le demande. La gentillesse se situe, en quelque sorte, entre l’empathie et la sollicitude.

L’empathie, c’est le fait de partager les difficultés ou la souffrance de quelqu’un. En entreprise, il y a une empathie froide qui se résume au respect des ses salariés, dans le cadre hiérarchique. A l’autre bout du spectre de l’empathie, la sollicitude constitue une empathie brûlante : c’est le fait de vouloir faire le bonheur des autres malgré eux, autrement dit à rendre service à quelqu’un qui ne vous le demande pas ! C’est ce qu’illustre Amélie Poulain, le film de Jean-Pierre Jeunet. Une telle attitude est propre à la famille, non à l’entreprise où elle s’avère trop intrusive !

Ni froide ni brûlante, la gentillesse constitue une empathie chaude qui consiste à rendre service à quelqu’un justement parce qu’il vous le demande. Ce sont ces petits gestes, caractéristiques de la gentillesse, qui créent la dynamique d’une bonne humeur ! En favorisant la gentillesse, l’entreprise permet aux salariés de se connecter ponctuellement indépendamment de l’organigramme et de la hiérarchie.

Pourquoi la gentillesse en entreprise ?

Pour moi, l’entreprise a deux finalités :

  • La première est économique : toute entreprise doit faire de la croissance, but non-négociable.
  • La seconde est politique, même si l’entreprise a parfois du mal à le reconnaître : à l’heure où la politique « traditionnelle » avec ses élus, ses votes et ses projets est en recul, l’entreprise joue un rôle consistant à se concevoir de plus en plus comme une communauté qui n’est pas close sur elle-même et qui est donc ouverte et poreuse au reste de la société, à la famille, à la rue, aux lieux de culte, aux clubs de sport autant qu’aux assemblées où l’on délibère et où l’on vote. L’entrepreneur ou le salarié qui a conscience de cette finalité politique comprends que la gentillesse à l’intérieur de son entreprise peut s’exporter à l’extérieur de celle-ci, pour le grand bien de la vie sociale !

Ma thèse est simple : si on développe la gentillesse dans l’entreprise, ça ira mieux dedans autant qu’en dehors de celle-ci.

En quoi alors la gentillesse peut-elle être un vecteur de performance ?

Déjà, les entreprises où il y a un très mauvais climat irradient cette négativité à l’extérieur, et cela peut avoir d’importantes conséquences ! Prenons un exemple : quand Didier Lombard, alors PDG de France Télécom, dit que le « suicide est une mode », cela a un impact immédiat sur le cours des actions de cette entreprise qui perd aussi de la clientèle puisque des clients vont changer d’opérateurs. Cette formule recèle sûrement moins de méchanceté que de maladresse, mais son impact est immense ! Selon moi, l’objectif pour les managers est de prendre conscience que la gentillesse s’avère capable d’associer les deux finalités de l’entreprise, l’économique et la politique. Dès lors, ils peuvent prendre des mesures pour ouvrir les salariés les uns aux autres et sortir des modes de management strictement tournées vers les process et les règles au détriment des personnes.

Pourtant, on entend souvent que la gentillesse est plutôt une faiblesse dans l’entreprise !

Et bien, je ne suis pas d’accord. Contrairement, à ce que certaines analyses prétendent, plus il y aura de la gentillesse dans l’entreprise plus ce sera fructueux.

Je prends un contre-exemple : une analyse sociologique publiée en 2011 intitulée « Do the nice guy always finish last ? » qui avait été faite par 3 universités anglophones, sur 10 ans, sur 10 000 personnes, avec des interviews, des observations... Selon leurs résultats, chez les femmes, la gentillesse présente peu d’avantages mais par contre, le bad boy, lui gagne en moyenne 7000 euros de plus par an…

Pour moi, cette analyse se trompe de focale et ne montre pas la réalité : elle cherche uniquement à cautionner un état de fait et un modèle économique. En vérité, si l’entreprise valorise le bad boy alors qu’il y a des gens plus compétents et intelligents que lui, ces gens seront démotivés et cela portera atteinte à la productivité générale. Valoriser le bad boy, cela ne fait gagner de l’argent… qu’à lui ! C’est en valorisant la gentillesse qu’on permet à l’entreprise de développer une atmosphère qui favorise une double performance : l’économique et la politique.

N’y a t-il pas un paradoxe à avoir « intérêt » d’être gentil ?

Si ! Je m’oppose à la morale de Kant, qui est une morale du désintérêt, qui dit que pour agir moralement, il ne faut pas agir à partir de soi mais à partir d’une loi universelle (Critique de la raison pratique : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse être érigée en une loi universelle »). Je pense qu’il faut partir de ce que l’on ressent pour autrui ! Certes, c’est une démarche qui peut être intéressée, mais elle est empathique et tellement plus fructueuse : d’abord, parce que je tisse un lien avec un inconnu pour mettre fin à sa difficulté, mais aussi parce que je peux prendre goût à cette connexion, qui me permet d’oublier un peu mon égo pour redécouvrir le plaisir de la bonne action. Et allons plus loin : la gentillesse, par le goût des autres qu’elle développe, peut constituer chez une minorité de gens une propédeutique à la sainteté, soit une volonté de se donner aux autres intégralement !

Vous faites un portrait du manager en gentleman. Comment ce manager peut-il devenir ce gentilhomme et, peut-être, s’inscrire dans cette « introduction à la sainteté », qui sait ? 

Dire au manager qu’il est, d’une certaine manière, sur le chemin de la sainteté, ça donne à sa journée dans l’entreprise une autre teneur - et une autre couleur ! [rires] Mais il est utile de reprendre l’étymologie de manager pour explique en quoi consiste son travail : l’origine du mot n’est pas le ménagement, comme on pourrait le penser, mais le mot manège, qui vient de l’équitation. C’est l’endroit où on dresse un cheval, qui est un animal de fuite. On n’en fait pas ce qu’on veut : il faut être à son écoute Pour devenir ce gentleman, le manager doit par conséquent être à l’écoute de ses salariés.

Jusqu’où le manager peut-il se permettre la gentillesse ?

C’est le plus souvent l’objection qui m’est faite à chaque fois que je fais une conférence devant des managers. L’un d’eux me dit ainsi : « Moi, si je donne un doigt, on me prend le bras, si je dis oui à tout, je ne contrôle plus rien ». Alors, bien sûr, gentillesse n’est pas gentillet : il ne s’agit pas de dire oui à tout ! La gentillesse est un geste ponctuel. On est gentil par touche, à la manière dont peignaient les impressionnistes : sans remplir la toile et, par conséquent, en y laissant du blanc ! Je ne suis donc pas gentil en permanence, sauf à être devenu saint !

On est donc gentil quand on peut, quand on veut… mais surtout pas quand on doit : il n’y a pas de devoir de gentillesse. Voilà pourquoi le manager est un gentleman, parce qu’il introduit de la noblesse morale dans un monde rude et économique où le devoir de gentillesse n’existe pas. La gentillesse ouvre une morale du pouvoir, non du devoir : je suis gentil quand je veux, quand je peux, non quand je dois.

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