Publié le 13 avril 2015

Stéphane Clément est le PDG de Proservia, marque de ManpowerGroup Solutions spécialisée dans le domaine de la gestion des infrastructures informatiques.

Cette tribune a initialement été publiée le 10/04 dans Le Cercle Les Echos.

Stéphane ClémentDans un mois se tiendra à Santa Clara, en Californie, l’IoT DevCon 2015, the place to be quand on est développeur spécialisé… dans l’internet des objets. On estime qu’il y a actuellement grosso modo une vingtaine de millions de développeurs dans le monde. Et que près de la moitié d’entre eux travaillent sur les applications mobiles. L’an dernier, une étude menée par un organisme de formation montrait que près de quatre start-ups sur cinq se plaignent de ne pouvoir mettre la main sur le « bon développeur » et que pour plus de 40% d’entre elles, ces difficultés sont la principale cause de leur échec…

L’avènement de l’internet des objets ne va pas améliorer les choses : selon les études, d’ici cinq ans, le nombre d’objets connectés oscillera entre 50 et 80 milliards ! En conséquence, Internet en 2020 ne ressemblera pas du tout à Internet en 2015 : le réseau des réseaux, comme on disait dans les années 90, sera définitivement protéiforme, il reliera non seulement des milliards d’êtres humains mais aussi des dizaines de milliards d’objets – bref, il sera infiniment plus complexe. Il aura aussi considérablement agrandi son terrain de jeu, en investissant l’économie domestique ou l’automobile, par exemple. C’est donc à une nième révolution numérique qu’il faut se préparer avant même d’avoir complètement digéré les précédentes…

"C’est donc à une nième révolution numérique qu’il faut se préparer avant même d’avoir complètement digéré les précédentes…"

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Pour affronter cette révolution, et surtout en profiter, la France semble (cette fois) assez bien placée : grâce à des entreprises innovantes comme Parrot, Netatmo ou Sigfox, mais aussi en raison de ses positions sur des secteurs connexes à l’Internet des objets comme la robotique ou les biotechnologies, elle n’a pas à rougir dans la course internationale à l’ingéniosité, même si la Chine et les Etats-Unis, qui ont manifestement décidé d’en faire un axe stratégique de développement économique et d’influence, semblent évidemment hors de portée… Il n’est pas dit que cette place de challenger soit définitivement acquise. En effet, on ne saurait réduire l’Internet des objets à des brevets et à des innovations. J’entends par là que nous allons être très rapidement confrontés à un problème de compétences et de formation pour accompagner et transformer notre relative avance technologique.

Certains acteurs s’en émeuvent : fin février, Cisco et le Centre d’études supérieures industrielles ont inauguré une chaire « industries et services de demain », afin d’adapter « l’offre de compétentes à la demande d’entreprises dans le tout-connecté ». Laurent Espine, directeur de l’EPSI, 1er réseau d’Écoles d’ingénierie informatique en France, vient quant à lui de déclarer que « l’avenir professionnel de [ses] diplômés, c'est les objets connectés ». En conséquence, l’EPSI proposera à la rentrée 2016 une spécialisation ad hoc : « la plupart des objets connectés vont être des collecteurs de données, explique-t-il. Or, ces donnés devront être transférées et sécurisées, organisées dans une base de données puis exploitées ». Les objets-robots requièrent donc plusieurs types de compétences que sont la programmation, le traitement de données et la sécurisation.

"La plupart des objets connectés vont être des collecteurs de données"

Ces initiatives sont évidemment louables. Mais il en faudra bien d’autres, de divers formats, pour répondre à l’appel d’air généré par cette nouvelle révolution digitale, qui va créer, au sein des entreprises mais plus surement encore chez leurs sous-traitants, de nouveaux métiers aux compétences nouvelles, pour en tirer le meilleur profit.

Dans des échelles de temps très réduites, les métiers changent, explique l’économiste James Bessen, qui prend pour exemple le métier de graphiste. Récemment ceux-ci étaient formés pour créer des produits pour l’impression papier, puis pour le web, puis pour les smartphones. Il y a quelques années, ils travaillaient sur Flash, maintenant sur HTLM5 et sans doute avec un autre langage demain. L’internet des objets, c’est faire subir à la quasi-totalité des métiers d’une entreprise cette accélération.C’est aussi relever des enjeux RH qui vont bien au-delà des compétences.

"L’internet des objets, c’est faire subir à la quasi-totalité des métiers d’une entreprise cette accélération".

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Tant pour les fournisseurs de technologie que pour les entreprises qui adopteront cette technologie, ces défis sont considérables. Les fabricants devront produire massivement, et toujours moins cher, des matériels fiables, ne nécessitant pas d’entretien et interopérables. Mais ce sont les entreprises utilisatrices qui vont être le plus profondément bouleversées. Alors que l’essor d’Internet a complètement modifié en une dizaine d’années les métiers de la vente, du marketing et de la communication, ce sont la totalité des services (et donc des métiers) de l’entreprise qui vont être profondément impactés par l’Internet des objets. Comme le souligne McKinsey dans son rapport sur les technologies disruptives, il faut imaginer ce que va signifier pour les services de production et de logistique, pour le service de relation-client ou le département des ventes le fait de recevoir des données en temps réel sur la façon dont les produits et services de l’entreprise sont fabriqués, distribués, vendus et utilisés. « Peu d'organisations sont prêtes à faire face à cette énorme quantité de données et capables de disposer d'un personnel qui soit en mesure de les exploiter » analyse le cabinet de conseil.

Disposer de façon immédiate de ces compétences, ou le cas échéant les former est une chose. Faire prendre conscience du champ des possibles ouvert par cette révolution aux équipes dirigeantes en charge de la stratégie en est une autre. Et manager les changements organisationnels induits par de nouveaux rapports de force au sein des organisations va constituer un troisième challenge, tout aussi sérieux. Considérer et apprécier l’internet des objets exclusivement sous un angle technologique, c’est donc l’assurance de rater les formidables opportunités de croissance et de transformation qu’il porte en lui. Et vouloir faire la révolution numérique sans révolutionnaires, c’est juste impossible !

Cette tribune de Stéphane Clément a initialement été publiée le 10/04/2015 dans Le Cercle Les Echos. Liens et images Atelier de l’emploi.

Crédit image : JD Hancock, "Thingamagoop 2 by Dr. Bleep" / CC BY 2.0 ; Système de plantes connectées "Flower Power" de ©Parrot / Source : parrot.com ; Thermostat connectés par ©Netatmo / Source : Netatmo.com
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