Publié le 17 décembre 2015

EUREKA. Le lien établi entre mobilité et emploi se vérifie-t-il dans les faits ? Telle est la question posée par le CEE dans une nouvelle étude qui aide à comprendre plus finement les dynamiques entourant la mobilité géographique de 1970 à 2012.

"La mobilité résidentielle n’est plus aujourd’hui la ressource qu’elle a pu être pour obtenir un emploi” et coïnciderait même, pour les actifs, avec un "plus grand risque de sortir de l’emploi”, soutient le CEE dans une étude publiée le 2 décembre 2015. Face à constat, l’absence de dispositifs adéquats pour favoriser l’insertion dans une nouvelle région paraît problématique. Un impératif d’autant plus crucial à l’heure où la mobilité des travailleurs répond aux besoins de flexibilité des compétences des entreprises.

Empirique, l’étude invite à dépasser une conception mécanique des effets de la mobilité géographique sur l’emploi. Pour combattre les idées préconçues sur le sujet, le Centre d'études de l'emploi a cherché à prendre en compte les logiques professionnelles et personnelles à l’œuvre dans un changement géographique. La mobilité révèle ainsi un visage plus contrasté : depuis la crise de 2008-2009, s’installer dans un autre département ne va plus de pair avec des chances plus importantes d’accès à l’emploi.

Décrocher un emploi serait aujourd'hui "de moins en moins lié à la mobilité résidentielle"

Vitesse route

Loin d’être univoque, le lien entre mobilité résidentielle et emploi varie selon les individus et les arbitrages complexes que les travailleurs mobiles sont amenés à faire.

La mobilité reste un avantage pour les demandeurs d'emploi, mais moins que dans les années 1970

"Sur l’ensemble de la période, la mobilité résidentielle a bien un effet très positif sur la probabilité, pour les chômeurs, d’entrer dans l’emploi", explique le CEE. Les chômeurs mobiles ont ainsi plus de chance de trouver un emploi que les autres mais, relève l'auteur de l'étude, cela concerne "spécifiquement les jeunes hommes âgés de 15 à 29 ans", très diplômés (bac+2 ou plus) –ceux-là même qui sont, par ailleurs, naturellement les plus enclins à bouger. Au final, les données révèlent que les probabilité deviennent négatives pour "les femmes, les chômeurs âgés de 40 ans ou plus et les moins diplômés".

"Sur l’ensemble de la période, la mobilité résidentielle interdépartementale coïncide avec une plus grande chance d’entrer dans l’emploi, mais le coefficient associé au fait d’avoir été mobile plutôt qu’immobile a fortement diminué depuis les années 1970."

Le changement de résidence n'est plus, autant qu'avant, une ressource pour entrer dans l'emploi. D'autres facteurs pèsent désormais autant, voire davantage, comme le diplôme ou d'autres "logiques autonomes qui ne peuvent être réduites à un seul arbitrage entre mobilité et chômage".

La mobilité présenterait même "un risque pour les actifs en emploi"

A contrario, les actifs occupés qui changent de département ont plus de risque de devenir chômeurs sur du court terme : "La mobilité interdépartementale coïncide avec un plus grand risque de sortir de l’emploi." Ce risque serait encore plus prégnant lorsque qu’il s’agit de femmes peu diplômées, ou plus généralement d’actifs âgés de 15 à 29 ans. Ce risque a nettement augmenté depuis la fin des années 1980, en tout cas pour le chômage à court terme vu que les enquêtes Emploi ne portent que sur une période d'un an et que "les individus peuvent ne pas encore avoir eu le temps de retrouver un poste".

Un avantage notoire pour les hommes diplômés de 40-49 ans

Pour autant, les travailleurs les plus expérimentés font exception : "L'effet de l’âge s’inverse par rapport à l’entrée dans l’emploi : la mobilité interdépartementale diminue les chances de rester dans l’emploi pour les 15-29 ans et les augmente pour les 40-49 ans." La mobilité reste donc un moyen d'augmenter son employabilité indéniable pour cette tranche d'âge.

Pour les plus qualifiés, bouger permet d’affiner leur recherche d’emploi. Pour les cadres, la mobilité est avant tout conseillée par une source extérieure. C’est ce que rappelle Christian Judez, consultant en management des carrières et coach chez Right Management :

"Il faut garder à l'esprit que, dans la moitié des cas, la mobilité est externe. Un cadre a rarement les compétences, le recul et le temps de réaliser cette "auto-évaluation". Un regard et une expertise extérieurs sont toujours appréciés. C'est d'ailleurs pour cela que de plus en plus de cadres négocient une prestation."

 

Une mobilité professionnelle limitée par des "arbitrages complexes"

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"L’ambiguïté du lien entre mobilité géographique et emploi appelle donc à prendre en compte l’imbrication des logiques professionnelles et personnelles à l’œuvre lors d’un changement de lieu de résidence", insiste l'étude. En effet, de nombreux freins s’opposent à la mobilité des travailleurs et les tendances observées par le CEE doivent être mis en regard d'un contexte socio-économique qui évoluent durant la période étudiée.

De plus en plus de propriétaires... de moins en moins mobiles

Le logement tient une place particulière dans les freins à la mobilité, en particulier pour les propriétaires, de plus en plus nombreux en France. Une étude de Catherine Bonvalet et Arnaud Bringé souligne cette grande transformation sociale, encouragée par le développement du crédit : "En 50 ans, la France est devenue un pays de propriétaires où près de 60 % possèdent leur logement contre 35 % en 1954." Pour ces derniers, changer de département et donc de logement, entraîne des coûts de transaction très élevés. Retenus par des logiques de cadre de vie, ils sont par conséquent très peu à être mobiles...

Face à ce constat, il paraît primordial, pour encourager la mobilité, de développer des dispositif d'aide au logement. C'est par exemple le cas dans le secteur de l’aéronautique : très dynamique en Midi-Pyrénées, les entreprises peinent malgré tout à trouver les compétences qu’elles recherchent. Face à ces difficultés, des initiatives comme le service action logement de Manpower répondent à un besoin plus sensible que jamais.

Les couples actifs sont moins flexibles

Si la mobilité est intimement liée à la propriété foncière, elle est également du ressort du ménage. Chez les couples bi-actifs, changer de département est souvent synonyme pour l’un des deux conjoints de période de chômage. Le rapport Greef l’attestait déjà en 2009, "dans 23 % des cas, les femmes qui migrent hors du département connaissent le chômage au cours de l’année qui suit la migration”. De même, si le couple a des enfants, la mobilité est encore plus vécue comme un investissement personnel coûteux où le changement d’établissement de scolarité est facteur de déséquilibre au sein du ménage.

La peur du grand saut : l'absence d'accompagnement et de formation

Comment savoir si l'emploi qui a engendré un changement de résidence sera aussi durable que le précédent ? Derrière la mobilité, le problème de l'installation dans une nouvelle région qui, comme chacun sait, ne se fait pas en un jour, à la fois sur le plan personnel et professionnel. Ainsi, la peur de faire le grand saut et de le regretter empêche beaucoup de travailleurs de saisir des opportunités dans certains bassins d'emploi, un fait d'autant plus dommageable que, pour les entreprises elles-mêmes, la mobilité est un ressort majeur de la flexibilité et une solution face à la pénurie des talents. Une preuve supplémentaire qu'il faut encourager la mobilité des travailleurs, pour encourager la mobilité des compétences.

Crédit image : Steve Jurvetson

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